Vigo s’arracha du canapé et se glissa derrière son minibar, la gorge douloureuse. Depuis le réveillon, il savait pour la petite Cunar. Son frère, du fond de son ivresse, lui avait tout raconté. L’entrepôt, la rançon, la fillette assassinée. Un déferlement d’horreur qui frappait désormais chaque foyer de France au travers du petit écran. « Quel être abominable a mis fin aux jours d’une petite aveugle ? » « Quel monstre a profité de la situation pour fuir avec un butin de deux millions d’euros ? » « Que fait la police ? » Voilà les questions qui taraudaient aujourd’hui les Français.
Que fait la police… Avec une journée de recul, Vigo était persuadé qu’on ne remonterait jamais jusqu’à lui. Quels indices détenaient les flics, hormis les traces de pneus ? Aucun, d’après son frère Stanislas. Et les cinquante crétins qui sondaient le bassin maritime ou le lac du Puythouck finiraient tous par avaler leurs bouteilles d’oxygène à force d’échecs.
Le danger vient toujours d’où on s’y attend le moins. Aujourd’hui, deux menaces le guettaient. D’abord les yeux de l’assassin. Le ravisseur avait dû relever le numéro d’immatriculation et ne tarderait pas à atteindre Sylvain, avec la rage d’un feu de broussailles. Puis à remonter jusqu’à lui, par effet induit.
Second problème : Sylvain lui-même.
Peu importaient les morts, les peines, les douleurs des familles. S’imaginer derrière des barreaux lui paraissait inconcevable. Le bonheur était tellement près !
Ses uniques soucis se reliaient, en définitive, à l’abruti vautré en face de lui.
— Tu n’as rien avoué à ta femme, j’espère ? demanda Vigo d’un ton sec.
— Alors comme ça tu es au courant ! On a écrabouillé un chirurgien ! Conséquence ? Sa fille aveugle s’est fait assassiner ! Autre conséquence ? Une gamine diabétique a disparu, agonisante par manque d’insuline ! Et tout ce que tu trouves à faire, c’est de roupiller ? Mais quel diable es-tu ?
Vigo lui tendit un whisky bien tassé. Sylvain fulminait.
— Maintenant, plus de cent cinquante gendarmes arpentent le coin ! Ils coopèrent avec la police, animés d’un même but, nous mettre la main dessus ! Des chiens, des hélicoptères, toute la cavalerie ! On est cuits si…
Il engloutit son alcool.
— Allez, en route ! On le fait maintenant ! Ressers-m’en un ! Va falloir du courage !
Le visage de Vigo se comprima.
— De quoi tu parles ?
— À ton avis crétin ? On va brûler tout cet argent, se débarrasser des preuves ! Je dois laver ma conscience Vigo, tu comprends ça ? Ces liasses, je ne veux plus les voir, même en photo. Nous avons tué un innocent et indirectement sa fille ! J’aime trop ma femme et mon enfant pour leur cacher tant d’horreur. Je ne vois pas d’échappatoire. On brûle la totalité. Les deux millions d’euros. Nos secrets s’envoleront avec la fumée. C’est la seule solution…
Vigo s’agenouilla devant lui et se para d’un masque de tristesse.
— Ce qui est fait est fait ! Comment revenir en arrière, briser le marbre de nos destins ? Le passé est une épave lourde de peines et de secrets, pourquoi le ramener à la surface ? Même sans notre présence, cette fameuse nuit, qui te dit que le ravisseur n’aurait pas tué père et fille ? Les auteurs de rapts ne laissent jamais de témoins ! S’il a recommencé avec la diabétique, que pouvons-nous y changer ? Cette folie assassine coule dans ses veines ! Brûler l’argent ne servira à rien ! Laissons ce magot enterré ! Je t’en prie, gardons-le ! Pense à ta fille, à son avenir !
— Justement ! Je te l’avais dit… le soir même, dans la voiture, tu te souviens ? À la moindre entourloupe… on brûle tout ! C’était trop beau, tout ça… Rien qu’un rêve – il agita les doigts en l’air à la manière d’un prestidigitateur –, pffff… envolé…
Vigo fit glisser ses mains sur son visage tel un moine cherchant l’absolution.
— Laisse-moi tout l’argent ! D’accord, tu abandonnes ta part, mais moi, tu y as pensé ? Je… peux partir loin d’ici, à des milliers de kilomètres ! On ne se reverra plus jamais ! Tu finiras par m’oublier !
Sylvain voulut se décoller de son fauteuil mais son crâne lui paraissait déjà trop lourd.
— Pas question… On a partagé… la victoire… on partagera la défaite… Si tu ne viens pas avec moi… je le ferai… tout seul… Bon sang, j’ai la tête qui tourne ! Qu’est-ce…
Vigo s’éloigna à reculons, un rictus sur les lèvres. Son visage disparut dans la pénombre. Il liquida son deuxième verre de whisky puis raconta :
— Mon grand-père travaillait à la mine. Chaque matin de chaque interminable journée, il descendait par cinq cents mètres de fond, une cage à oiseaux sous le bras. Non pas pour se divertir de leur chant enjoué, puisque dans une gueule si noire les canaris ne chantaient pas. Que ce soit en creusant, boisant, mangeant sa maigre pitance, jamais il ne quittait ses quatre serins des yeux. Et sais-tu pourquoi ? Je parie que non !
Les paupières de Sylvain devenaient de plus en plus lourdes.