L’imperturbable clone de Nestor brossa d’un peigne métallique le scalp sanglant de ce qui avait dû être une bestiole quadrupède désormais réduite à deux dimensions.
— Il vaut mieux bien brosser avant le bain organométallique, envoya-t-il d’une voix mécanique, pour éliminer un maximum de saletés. Une somme de détails insignifiants qui mènent au désastre s’ils ne sont pas respectés…
Le capitaine orienta deux yeux dégoûtés vers des bonbonnes rangées derrière la vitre d’une armoire.
— Certains des produits que vous utilisez peuvent-ils endommager la peau, les mains plus précisément ?
— Évidemment ! L’eau oxygénée, l’acide formique ou l’isocianat sont très corrosifs. On joue avec la mort, mais dans la plus grande prudence. Lors des phases délicates, aucun taxidermiste ne travaillera sans gants ni lunettes. Une petite projection et hop ! Un œil qui saute !
Alors que Raviez discutait avec le faiseur de mort, Lucie fondit dans ses pensées. La jeune femme ne pouvait chasser de sa tête la phrase prononcée par Van Boost, le vétérinaire du zoo : « À mon avis, vous avez en face de vous une veuve noire qui tue les mâles et glorifie les femelles au point de les rendre immortelles. » Léon avait été formel. Quel que soit le sexe de l’animal, le procédé de naturalisation demeurait en tout point identique et l’esthétisme exigeait de supprimer les appendices mâles.
La raison du choix de l’assassin, cette barrière des sexes, n’était donc ni visuelle ni pratique, mais purement morale, en rapport avec son passé, ses impulsions, les tourbillons internes qui le contraignaient à agir. La mutilation résultait-elle de son dégoût des hommes ?
La taxidermie d’un côté, les
enlèvements de l’autre. Un premier rapt en partie motivé par l’argent, mais le
second ? Dans quel état retrouverait-on le corps de la petite
diabétique ? Paré d’un sourire grotesque ? Serré dans une robe de
chambre à ruban rouge ? Quel rôle jouaient les poupées dans cet univers de
mort ? Les
Lucie observa Léon du coin de l’œil. Un être méticuleux, pluridisciplinaire, habile de ses mains et de son esprit. Un artisan de la mort capable de vider un corps de ses organes comme on épépine un melon. Quelle erreur de manipulation avait effacé les crêtes papillaires de l’assassin ? En quelles circonstances ? Il extrayait son tannin lui-même, s’attaquait à des animaux extrêmement difficiles à naturaliser, preuve de son expérience, de sa pratique assidue. Etait-il parfois en proie à des accès de colère, des évasions inconscientes pendant lesquelles le contrôle lui échappait ?
Trop, beaucoup trop d’inconnues, de pistes dispersées pour tirer des conclusions fiables. Pénétrer un cerveau par la pensée ressemblait à un acte chirurgical. Et Lucie n’était à ce stade qu’une infirmière. Pourtant, ça bouillait dans sa tête. Ça bouillait fichtrement…
Elle fut ramenée à la réalité par l’odeur âcre de la cigarette. Elle se retournait à peine qu’une forme s’évanouit derrière le rideau, slalomant avec habileté dans la forêt d’animaux pour disparaître dans l’obscurité. Cette femme étrange, invisible…
— Ne vous souciez pas d’elle, fit Léon en levant une brosse chargée de poils. Ma femme est la plus curieuse de toutes les créatures qui se trouvent ici…
Et il se remit à brosser, inlassablement.
Lucie profita de la fin de l’entretien entre les deux hommes pour retourner dans le capharnaüm. Ces globes oculaires transparents, ces poignards d’émail qui défendaient les gueules agressives la mettaient mal à l’aise, la propulsaient sur les territoires de l’interdit. Cependant cette ambiance lui convenait, elle représentait le quotidien cloné du tueur, un moyen de se glisser sous son crâne…
Le jeune policier se faufila entre les draps suspendus, confrontée à des créatures jaillies d’un conte de Charles Perrault. Un renard aux babines déchirées, une tête de biche à l’oreille explosée par une balle, un cerf privé de ses bois. Un musée de l’horreur tombé dans les limbes de l’oubli, au cœur des caches inexplorées du Vieux Lille. Partout le plancher craquait, l’écho de ses pas la frigorifiait. Dans une boîte en fer, elle dénicha des insectes intacts, coulés dans des blocs de résine translucide. Des araignées, des guêpes, des scarabées. Elle imagina des petites filles piégées dans cette voie lactée d’yeux effrayants, d’odeurs sauvages, à proximité d’un être aux mains brûlées, dépouillant les chairs avec la dextérité d’un chirurgien passionné. Elle voyait Eléonore se vider de ses forces par manque d’insuline, sombrer à petit feu dans un coma irréversible. Quel rôle jouait-elle dans l’univers du tueur ? Dans ce monde où les mâles n’avaient pas leur place, cet espace féminisé au point de parer un visage éteint des traits d’une poupée ?