Léon invita ses hôtes à pénétrer dans la première pièce. Il émanait de ce capharnaüm un désordre de fond de grenier : on aurait dit que l’arche de Noé s’était échouée et que les bêtes en fuite avaient été aussitôt pétrifiées par le doigt divin. Les animaux figés braquaient des museaux menaçants, des langues pendantes. Les épées de pilotons allumaient leurs yeux de verre et lustraient les crocs acérés. Les draperies austères qui ondulaient depuis le plafond coulaient sur des formes trapues, leur conférant l’aspect de fantômes. Dans les angles morts s’entassaient des moules creux, des mannequins poussiéreux, des toiles métalliques, des planches de bois entrecroisées.
— Très… impressionnant, chuchota Raviez en roulant les yeux. On se croirait… au fin fond d’une jungle dont le cœur s’est arrêté de battre – il observa de plus près le poitrail déchiré d’un ours. Ces animaux ont un problème particulier pour que vous les entassiez ici ?
— Ce sont des rebuts, répliqua Léon, des animaux abîmés. Ceux dont les musées ou les clients n’ont pas voulu à la suite de problèmes durant la naturalisation. Parfois les peaux craquent, les poils ne retrouvent jamais leur couleur d’origine ou tombent après un bain d’acide mal dosé. Certains m’apportent des animaux tués à la chasse par une volée de plombs dans la tête ou en plein poitrail. Je tente de masquer les dégâts, mais la mort est un adversaire coriace.
Il parlait avec le même entrain morbide que Van Boost. Lucie trouvait l’endroit fascinant, étranger au monde de la lumière et plongé dans l’obscurité de l’âme. Fixant les crocs en résine d’un renard, elle demanda :
— Comment vous procurez-vous ces animaux ?
Léon se fit une joie de répondre.
— Les moins courants proviennent de zoos ou de réserves. Ils sont destinés à des musées, comme le musée d’Histoire naturelle de Lille, mon plus gros client. Pour les autres, ils sont issus du fruit de la chasse. Sangliers, cerfs, daims, renards, la liste n’en finit pas.
— D’où émane cette odeur de cuir ? intervint Raviez, piégé entre les pattes d’un ours momifié.
— De l’atelier, au fond. Ce que l’on appelle le tannage. Un bain d’acide tannique ou de tannin rend la peau plus souple, solide et surtout imputrescible.
Raviez frissonna jusqu’aux extrémités de sa moustache. Un mot venait de résonner dans sa tête.
— Vous avez dit tannin ? Le tannin ?
— Hé bien oui ! Tannin, tannage ! Tannage, tannin ! Simple comme bonjour, non ?
— Le tannin issu des vignes, celui que l’on retrouve dans le vin ?
— Bien sûr ! Le tannin est l’un des principaux constituants de base du vin rouge.
Raviez tapa du poing contre sa paume ouverte. L’évidence fleurissait depuis le début devant ses yeux. Il s’enflamma :
— Dans ce cas, le tannin provient forcément de l’écorce des arbres, n’est-ce pas ?
— Vous avez raison de le souligner, approuva Léon. Les nostalgiques, les puristes, extraient encore leur tannin eux-mêmes en broyant de l’écorce. On peut se procurer des bains tout prêts dans n’importe quel magasin spécialisé, ce qui n’empêche pas certains férus de persister… Vous savez, le taxidermiste est à la fois chimiste, anatomiste, chirurgien, couturier et sculpteur, mais surtout un grand passionné.
Raviez et Henebelle échangèrent un regard rapide. Le capitaine ajouta :
— L’écorce de pin des Landes, type celle que l’on achète en jardinerie, peut convenir ?
— Évidemment. Tous les arbres produisent du tannin en plus ou moins grande quantité. Le chêne se classe au rang des meilleurs fournisseurs, mais les résineux genre pin des Landes peuvent très bien faire l’affaire.
Tout concordait. Les fibres prélevées entre les sillons des semelles de Mélodie Cunar provenaient d’écorces de pin utilisées pour le tannage des peaux. L’assassin de Cunar avait un penchant particulier pour la taxidermie, cet art de préserver la vie animale au-delà de la mort.
— Bien joué capitaine, souffla Lucie au moustachu. Votre amour du vin est tout à votre honneur !
Raviez répondit par un clin d’œil complice. À présent, ils ne cherchaient plus un simple vétérinaire, mais un vétérinaire-taxidermiste, amoureux des bêtes à la vie à la mort.
Les policiers matraquèrent Léon de questions, avant qu’il ne les invite à le suivre dans le dédale des « recalés ». Dans la forêt de poils et de gueules, Lucie s’imaginait l’univers du tueur, un monde habité d’êtres empaillés, de caves lugubres où il entreposait ses trophées éternels. Des loups, des singes, des wallabies. Toujours des femelles. Pourquoi ? Elle songea au livre qu’elle pressait sous son blouson. La biographie de Pirogov, sa thèse sur la ligature de l’aorte. L’assassin utilisait une technique différente en incisant le péricarde, vampirisant la bête par les artères iliaques. Un recueil traitant du sujet, de cette méthode parallèle, devait forcément exister quelque part ! Il faudrait retourner à la bibliothèque, interroger des spécialistes, fouiller davantage. Disposer de temps. Précisément ce dont ils manquaient… Combien de temps Éléonore ? Combien de temps ?