Et si le tueur avait créé sa propre technique de ligature ? Oui mais dans tous les cas, il a forcément puisé sa science quelque part. Fac de médecine ? École vétérinaire ? Université ? Traités médicaux ? Internet ? Large tout ça. Trop large ! Réduis ton champ d’investigation ! Resserre les liens ! Utilise ce dont tu disposes, c’est-à-dire Léon !

— Les capucins sont-ils difficiles à naturaliser ? demanda-t-elle en se décrochant du fil de ses pensées.

— Les capucins ? Mon ami Van Boost m’a parlé de ce vol étrange. Parce que vous pensez à un taxidermiste ?

— Bien possible. Pourriez-vous répondre à la question ?

— Ces petits singes ont la peau extrêmement fragile. De plus, leur anatomie, la forme et la finesse de leur gueule notamment, s’avère complexe. Faisable, mais dans ce cas, votre homme est un as. Thèse confirmée par le fait qu’il broie son tannin lui-même.

Lucie tenta de faire jouer l’aspect chronologique des enlèvements, souvent synonyme d’évolution, de progression des esprits meurtriers.

— Les wallabies sont plus faciles à naturaliser que les loups, et les loups plus faciles que les capucins, c’est bien ça ?

— Non, les trois présentent des difficultés sérieuses. Naturaliser un loup nécessite de la patience et de l’organisation à cause de son volume important. Un singe capucin demande une dextérité extrême et des outils performants, parfaitement aiguisés. Quant au wallaby… je n’en ai jamais naturalisé mais… sa structure squelettique est complexe, tout en ruptures. L’habillage doit se révéler très délicat… Disons que celui qui naturalise ces trois animaux n’a quasiment aucune faille dans notre art.

Lucie notait les remarques sur son carnet. Elle demanda encore :

— Si notre homme n’est pas un novice, comment s’est-il procuré ses premiers animaux ? Comment a-t-il débuté ? Bref, comment devient-on taxidermiste aguerri ?

Léon répondit du tac au tac.

— Il a pu d’abord travailler sur des oiseaux. Soit capturés, soit achetés dans des animaleries. Puis il change de catégorie, avec de tout petits mammifères, genre écureuil, furet, fouine. S’il n’est ni chasseur ni en relation avec des zoos ou des fournisseurs d’animaux… Hmm… il va difficilement… plus loin…

Lucie rebondit sur son hésitation.

— Et dans le cas où il veut pousser plus loin ? S’attaquer à du plus gros ? Par passion, par folie ?

La bouche de Léon se rétrécit.

— Hormis les vols dans les zoos ?

— Hormis les vols dans les zoos…

— Hmm… Les cas marginaux existent, comme partout. N’y a-t-il pas des ripoux dans votre propre corps de métier ? En taxidermie, c’est pareil. Un infime pourcentage de tarés qui noircissent l’image de notre profession.

— Nous vous écoutons, intervint Raviez.

Léon se tourna vers le moustachu, l’œil noir.

— Les animaux de compagnie… Des fous de chats qui les empaillent par centaines. Persans, angoras, siamois, birmans. Des accros de chiens qui ne les aiment qu’une fois naturalisés. Les acheter leur coûterait une fortune. Où se les procurent-ils ? Dans les SPA ou les refuges, tout simplement. Existe-t-il meilleur fournisseur d’animaux pour les amis des bêtes ?

Lucie assimilait les informations à la manière d’un buvard qui boit de l’encre. Devant l’énervement apparent de Léon, elle termina avec une dernière question. Primordiale.

— Vider les bêtes de leur sang par les artères iliaques, ligaturer l’aorte à la base du cœur, est-ce un procédé utilisé par les taxidermistes ?

— Non, on ne dissèque pas les animaux, on les dépouille de leur peau, grande différence. On incise le poitrail sur toute la longueur en prenant garde de ne pas percer la paroi abdominale, puis on ôte la peau comme si on enlevait la chaussette d’un pied. Dans le cas où l’on n’utilise pas de mannequin, on garde le squelette. Tout ce qui est organes, sang, chair vole à la poubelle. D’autres questions ?

Les policiers firent non de la tête.

— Maintenant, allons dans l’atelier, si vous le voulez bien…

Léon glissa une main sur un de ses locataires poilus, un genre de caresse post mortem, écarta un rideau et dévoila l’atelier de taxidermie, sans fenêtre, un condensé de propreté et de modernisme, écrasant de monochromie. Sol et murs carrelés en blanc, une palanquée d’outils qui allaient de l’instrument de pure précision aux burins ou limes du bricoleur standard. Bref, de quoi opérer un œil de colibri ou pulvériser un tibia de mammouth. Les torsades d’effluves chimiques, l’odeur rance des peaux mortes, les poitrails d’animaux ouverts et écartelés comme la toile tendue d’un canevas chahutèrent les organes des policiers.

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