Ils traversèrent un premier local, une sorte de hall ennobli qui les jeta sous un gigantesque dôme de verre lancé au ciel par une architecture complexe, tout en jeu de courbes et de ruptures. Léon y préservait, sous une chaleur artificielle, une jungle tropicale où plantes carnivores, yuccas, lianes, palmiers et brassées de fleurs des îles comblaient l’espace d’entrelacs dépaysants.
L’arche de verdure déversait sa chlorophylle dans un tunnel qui ouvrait sur un second bâtiment de taille modeste, une salle parée de voiles, de faïences, d’orfèvrerie, de marbres translucides et de meubles anciens qui suggéraient une cour royale. Un dédale alambiqué de passages, de galeries en pierre, perdit les policiers dans le poumon de l’habitation fragmentée.
— Il faut être spéléologue chevronné pour trouver son chemin dans cette maison ! plaisanta Raviez.
— Je comprends que cette construction atypique vous étonne, miaula Léon en servant trois verres de vin. N’oublions pas que Lille était, comme son nom l’indique, une île ! À la fin du XVIe, la ville enserrée dans ses remparts contraignait à construire « front à la rue ». On bâtissait des habitations peu larges, tout en profondeur, avec des pièces de taille croissante que l’on reliait par des galeries. On appelle ça le « double parcellaire », un système identique aux poupées gigognes… Vous savez, ces demeures sont, en définitive, à l’image des gens du Nord. Façade sans fioritures mais grande générosité intérieure.
Raviez se gratta le menton, Léon tendit les verres de bordeaux qu’ils n’eurent pas l’audace de refuser. Lucie se demandait quels rapports obséquieux cet être mondain entretenait avec la chauve-souris du zoo. Peut-être un culte pour la différence. Ou l’amour des animaux. Façon scalpel.
La jeune femme dépeça les lieux d’un œil néophyte, intriguée par les pavés de verre du plafond qui éclataient la lumière naturelle en étoiles translucides. Au pied de l’escalier, son regard bloqua sur des bottes en peau de serpent, façon mafieux mexicain. Qui pouvait porter des horreurs pareilles ?
Raviez, en bon flic, s’était chargé de déballer la raison biaisée de leur venue.
— J’aime partager mon vin avec des inconnus, en particulier de charmantes jeunes femmes, expliqua Léon en claquant la langue. Savez-vous pourquoi ?
Lucie leva un sourcil interrogateur. Ça y est ! Léon, le type hyperfringué des « soirées de monsieur l’ambassadeur », allait se lâcher.
— Ce trésor est le sang de mes propres vignobles, il symbolise le fruit de mon amour pour la terre. Quand mon vin glisse le long de votre palais et coule dans vos veines, c’est un peu comme si je pénétrais en vous… Mais… chut !
Une présence se découpa dans l’escalier qui dévalait de l’étage. Une face tirée par la chirurgie esthétique sur laquelle les années semblaient glisser, une peau de galet où la moindre ride se voyait traquée à coups de bistouri ou de silicone. L’onde de soie flotta le long de la rampe, doubla l’assemblée dans un nuage de fumée de cigarette et disparut dans une pièce annexe avec un roulement de fesses qui déchaîna la testostérone de Raviez.
— Ne faites pas trop attention à elle, s’excusa Léon d’un haussement d’épaules. Elle… comment dire ? ne côtoie que ceux de la haute… Elle et moi, on ne fait que se croiser ici…
— Je passerais bien mon après-midi à boire du vin, embraya Raviez, mais nous sommes en service et…
— Vous êtes pressés. Pourquoi les flics évoluent-ils constamment sur un tapis de braises ?
La salle en « L » dévoila une porte jouxtant une bibliothèque engourdie par la masse des grimoires de taxidermie. Les gonds grincèrent à peine que les narines des policiers se mirent à battre. Le capitaine Raviez confia à l’oreille de Lucie :
— La même puanteur de cuir qui imprégnait les vêtements de la petite Cunar… On est sur le bon chemin…