Grin’ch n’avait plus une goutte de sang dans le poitrail. Sa peau commençait à blanchir. Il n’était pas plus lourd qu’un nouveau-né quand David le décrocha de sa branche. Comment Emma avait-elle pu oser exécuter ce petit être, même pour de l’argent ? En plus, elle l’avait sérieusement amoché. Neuf coups de couteau. Un acharnement évident.

Cette femme était dangereuse.

— Tu n’imagines pas les conséquences de ton geste, lui dit Arthur quand il le vit passer avec le cadavre enroulé dans une serviette. Tu es en train de détruire un programme très important, et de me placer dans une posture extrêmement délicate vis-à-vis des entomologistes.

David chercha Emma des yeux, mais ne la trouva pas.

— C’est vous qui détruisez tout ce qui vous entoure, pas moi. Mais je peux vous assurer qu’à partir de maintenant, c’est fini votre petit jeu avec nous.

Doffre allait répliquer mais il se retint. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire glacial.

David rabattit la porte de son laboratoire et posa délicatement Grin’ch sur le support inoxydable.

— Tu vas revenir parmi nous, mon gros. Parce que ma femme et ma fille te réclament...

Dans sa mémoire, la journée du 13 décembre 2002...

Maman, reviens... Maman, reviens... je t’en prie...

Je ne te laisserai pas partir... je ne te laisserai pas partir... je ne te laisserai pas partir...

Paris... Matin d’hiver, quatre ans auparavant... Le laboratoire...

David, c’est toi qui t’occuperas de moi... Toi et personne d’autre... Promets-moi que tu m’accompagneras au-delà de tes forces...

Le scalpel qui caresse la poitrine, ce sein mat et ferme qui lui a donné la vie.

David, je dois t’avouer quelque chose... Quelque chose qui concerne ton enfance... Tu sais, ce secret dont je t’ai toujours parlé ? David... Oh ! Je ne peux pas...

Elle était morte sans lui avoir raconté.

Il avait embrassé ses lèvres froides, les yeux piquants de sel. Ensuite, il ne conservait plus que l’image d’un bistouri posé sur une gorge. Trois heures pendant lesquelles il avait plongé dans une sorte de coma éveillé. Des souvenirs flous et distincts à la fois, une sorte de ralenti, de décomposition de chaque mouvement, chaque son, chaque grain de lumière. Il ne se rappelait plus ses gestes, mais il se souvenait d’éclats de rire, de couleurs très vives, tourbillonnant comme des voiles, de chansons sous son crâne, pareilles à des comptines d’enfants dont il était incapable de fredonner l’air mais qui étaient pourtant en lui. Il entendait la chute d’un flacon, dans son dos, et voyait encore chaque éclat de verre exploser sur le carrelage. Puis un grand courant d’air...

Il se remémorait tout cela, mais pas les soins pratiqués sur sa mère. Que s’était-il passé, ce jour-là, dans le laboratoire ?

Une voix, derrière lui. Grin’ch réapparut soudain dans son champ de vision, le poitrail fendu d’une mince entaille.

— Je me demandais si tu l’avais fait... Embaumer ta propre mère... Maintenant je sais... Merci, David...

Et Arthur disparut, poussé par Emma, qui le dévisagea longuement.

— Espèce de...

Mais David ne termina pas sa phrase. Il y avait quelque chose de bizarre.

Emma, poussant le fauteuil d’Arthur. Alors que ces deux-là se connaissaient à peine. Alors que le vieux ne supportait pas qu’on touche à Dolor.

Les pupilles braquées sur la photo de l’entomologiste, David pressentait qu’un piège se rabattait sur lui et sur sa famille. Il était urgent de se mettre à l’abri. Mais impossible de tenter quoi que ce soit avant demain matin.

Encore un après-midi et une nuit à tenir...

28.

Pendant plus d’une heure, Adeline avait veillé au chevet de Cathy, Clara dans les bras. Un moment d’une grande intimité, partagé entre les caresses, les murmures, les promesses secrètes... Mais toujours cette terreur qui les enveloppait, cette envie de fuir...

Attendre... Rester ici et espérer le départ... Quitter cet endroit maudit et ces âmes nuisibles... Pour toujours...

— Merci infiniment, chuchota David en rentrant dans la pièce, une couverture enroulée dans les bras.

Adeline se leva et posa l’enfant sur le sol.

— Prenez bien soin de votre famille, répondit-elle, l’air grave. Cathy aura besoin de vous comme jamais lorsqu’elle se réveillera.

David acquiesça en silence, puis il dit :

— Demain, j’espère que vous nous accompagnerez. Nous nous mettrons en route dès le lever du soleil. La marche sera fastidieuse, peut-être même dangereuse, mais je pense que vous y arriverez.

Elle secoua la tête, le front baissé, les mains jointes entre les jambes.

— Moi je ne crois pas... Faut être réaliste... Vous... Vous n’aurez qu’à prévenir la police... On viendra me rechercher...

David lui prit la main et la fixa intensément.

— Ne dites pas n’importe quoi. Demain matin... Je sais que vous y arriverez... Vous êtes quelqu’un de bien, Adeline...

Il lut dans ses yeux qu’elle le remerciait. Elle sortit sans se retourner.

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