— Un sédatif puissant. Du Valium.
Il suffisait que David se retourne, et tout s’écroulait. Sa vie, son avenir. Il ne pardonnerait jamais. La boîte lui paraissait énorme, disproportionnée, et semblait appeler : « Tourne-toi, David, regarde-moi ! Ta femme te ment ! Tourne-toi donc ! »
— Tu... Tu peux aller me préparer un petit quelque chose ? J’ai... J’ai faim... Je te rejoins... Prends Clara avec toi, s’il te plaît.
Cathy ne put s’empêcher de jeter encore un œil vers la boîte.
David intercepta son regard. Il se mit à pivoter. Elle aurait voulu lui attraper la nuque, la briser, interrompre son mouvement. Mais il était trop tard.
Il allait savoir.
Soudain un cri atroce. Adeline, dans sa chambre.
David se retourna vers la porte.
— Qu’est-ce qui se passe encore ?
Cathy ne suivit pas son mari. Elle se lança en direction de l’armoire, manquant de chuter, se hissa sur la pointe des pieds, s’empara de la boîte de comprimés et la fourra en catastrophe dans sa poche.
Pas le temps de la dissimuler ailleurs.
Des gouttes perlaient sur son front.
Quelqu’un, ici, savait qu’elle avait avorté, à l’insu de son mari.
Quelqu’un qui avait fouillé dans ses affaires, alors qu’elle était enfermée dans l’autre chambre. Quelqu’un de suffisamment vicieux pour inspecter le dessus de l’armoire.
Arthur ne pouvait pas avoir déplacé la boîte.
Emma.
Cette garce connaissait à présent son secret. Elle avait le pouvoir de briser son couple. N’importe quand.
Le cauchemar n’était pas terminé.
Une puissante envie de tuer lui traversa le cerveau. Elle allait le faire, pour sauver son couple. Là, maintenant, elle en était capable.
29.
Adeline était plaquée contre la fenêtre de sa chambre. À l’extérieur, un lynx tournait autour des carcasses, le dos bas, les oreilles dressées. Un prédateur sur ses gardes. Le soleil déclinant brossait son poil bleu-gris, ses iris jaunes furetaient au ras de la neige. C’était une bête d’une cinquantaine de kilos, aux pattes larges et disproportionnées, qu’il décrochait de la poudreuse avec cette force tranquille des tueurs aux aguets.
Il flairait la chair fraîche.
Cathy sortit dans le couloir sur la pointe des pieds et longea le mur de droite, là où le plancher craquait le moins. Les autres, alertés par les cris d’Adeline, étaient tous agglutinés à la vitre qui donnait sur le charnier.
Ils ne la remarquèrent pas.
Elle s’enferma dans les toilettes. Là, les dents serrées, elle déchira l’emballage et les plaquettes, fourra le tout dans la cuvette et tira la chasse d’eau. Puis elle resta longtemps sans bouger, le front sur l’inox glacial, les bras pendants, ankylosés.
Plus de preuves.
Mais cela ne suffirait pas. Emma possédait une arme redoutable : elle pouvait parler.
Et elle le ferait. C’était certain. Cathy se rappelait encore l’acharnement avec lequel cette folle avait poignardé Grin’ch, levant ses yeux noirs vers la fenêtre, la face barbouillée par le sang du porcelet. Une vision cauchemardesque.
Elle retourna discrètement dans sa chambre et ferma la porte. Sa tension artérielle explosait. Elle n’allait pas bien... Vraiment pas bien...
« Que faire ? Putain ! Que faire ? »
Elle fonça sur son armoire, l’ouvrit, renversa les piles de vêtements et se mit à déchirer une chemise de David, de toute sa hargne.
« Regarde ! Elle a fouillé dans nos affaires ! Tu l’as dit ! Cette fille est malade et dangereuse ! Elle a torturé Grin’ch pour nous blesser. Et maintenant, elle te raconte que je prends des cachets parce que je viens de subir une IVG ? Mais c’est du délire ! Tu ne peux pas avoir d’enfants ! Et puis, faut subir une opération ! Se faire hospitaliser ! Explique-moi quand j’y serais allée ? D’ailleurs, ces cachets, où sont-ils ? Pourquoi ne te les a-t-elle pas donnés en mains propres ? Tu ne comprends pas qu’elle cherche à nous éloigner ? Nous détruire ? Elle est cinglée ! Cinglée ! Cinglée ! »
Cathy inspira, expira profondément. Rien n’y fit. Son corps vibrait de part en part, ses veines gonflaient toutes bleues sur ses avant-bras. A peine sortie d’un sommeil forcé, elle allait tomber en hypertension. Il fallait à tout prix se débarrasser de cette terreur qui l’habitait, qu’elle ne pourrait plus cacher longtemps.
Le
couloir. Déplacement en crabe, le long du mur de droite. Emma qui se tourne
vers Arthur, juste à l’instant où elle passe. Moins une. Le laboratoire, enfin.
L’armoire à pharmacie. Les médicaments. Antibiotiques, antiseptiques, laxatifs,
Valium liquide, Calmivet... un tranquillisant vétérinaire, qu’ils utilisaient à
la SPA. Il en fallait deux pour endormir un
berger allemand pendant trois heures, se rappela-t-elle.
« Ok... relax, calme-toi. La situation n’est pas si catastrophique », pensa-t-elle. Emma n’avait encore rien révélé à David, elle ne lui avait pas non plus donné la boîte. Peut-être voulait- elle juste s’amuser à lui faire peur, façon Doffre.