Alors, très vite, dans sa tête, tout s’organisa. L’état d’anxiété de Cathy, les jours précédant le départ. Ses prétendus maux de tête. Cette espèce de dégoût sur son visage, chaque fois qu’il la touchait, qu’il s’approchait d’elle. Ses règles qui n’en finissaient pas. Des signes qu’il avait ignorés, qui ne le dérangeaient pas, obnubilé qu’il était par son roman, son ordinateur, sa petite vie rangée.
« Non... Pas Cathy... Pas elle... »
— Tu... dois... pas... les croo... oire... balbutia Cathy, qui tentait de se relever.
David l’empoigna fermement et la tira jusqu’à leur chambre. Il claqua la porte avec le pied et jeta sa femme sur le lit avec une violence dont il ne se savait pas lui-même capable.
Dans le couloir, sans quitter Adeline des yeux, Arthur Doffre massa longuement le crâne d’Emma. Il la fit s’agenouiller, plongea le nez dans sa chevelure.
Adeline retourna dans sa chambre. Elle avait découvert quelque chose dans le regard d’Arthur, tandis qu’il remuait les cheveux noirs. Une flamme rouge et ravageuse. Ce même regard qui avait dû l’habiter quand il avait touché sa toison cuivrée à elle.
L’expression la plus franche et singulière du vice.
30.
— Oh ! Ma pauvre... murmura Adeline en caressant les boucles blondes. Dis-moi si je peux faire quelque chose...
Cathy était ramassée en chien de fusil sur son matelas, comme pétrifiée dans la lave. Clara dormait profondément, le bras à travers les barreaux. Ses doigts minuscules effleuraient le groin glacé du petit cochon. La nuit froide et infinie les enveloppait tels de ridicules insectes, qu’une main malveillante n’avait plus qu’à broyer.
Adeline éprouvait une peine sincère pour la femme qui sombrait devant elle. Une ancienne boxeuse, passée dans une lessiveuse. Une femme moralement détruite, à des années- lumière du paquet de nerfs qu’elle avait vu arriver le premier jour, avec son franc-parler et ses remarques saillantes.
Malgré
les barrières sociales, les
Des sonorités vinrent briser le calme de la pièce. La rouquine tendit l’oreille, elle ne rêvait pas.
La
mélodie lancinante des cordes. Cette musique...
Quel diable l’habitait ? Comment pouvait-il agir avec une telle cruauté ?
Cathy gonfla la poitrine, réaction organique à cette sonorité qu’elle ne pouvait plus supporter. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle bascula sur le côté, tournant le dos à Adeline.
— Il sait tout... souffla-t-elle. Toute la vérité... Et la seule chose qu’il ait trouvée à faire, c’est de partir sans rien dire, sans un regard, sans une explication... Je ne l’ai jamais vu comme ça... On aurait dit un bloc de glace... Ses mâchoires... Il semblait en vouloir à la terre entière.
Elle serra le drap entre ses doigts.
— II... On aurait dû avoir une conversation... D’habitude, c’est quelqu’un qui écoute, il sait prendre sur lui... Mais là...
Tout se perdait dans sa mémoire. Quand ce calvaire avait- il commencé ? Depuis combien de temps lui mentait-elle, exactement ?
— Ce chalet... Ce que lui demande Doffre, cette histoire de Bourreau... C’est trop... Beaucoup trop... J’ai tout détruit... Tout... Sa confiance...
Adeline contourna le lit et vint s’asseoir devant elle. Elle voulait la réconforter mais se sentait incapable de trouver les mots, comme bloquée.
— J’ai peur, Adeline... Peur de cet endroit... Peur de ce qui va arriver à mon couple... À notre enfant... Je... Je ne le récupérerai pas... Je l’ai trompé froidement... son indifférence me dégoûtait... J’aurais dû continuer à nier...
— Mais non, Cathy... Garder ce secret t’aurait détruite... Il suffit de me regarder... Toi, au moins, tu... tu t’es libérée de ce poids... Moi, tu sais... ça fait dix-huit ans que mon silence me pèse sur le cœur.
Elle fixait les barreaux du lit de Clara. Sans même s’en rendre compte, elle s’était mise à caresser la main de Cathy.
— Je... j’avais douze ans quand ça s’est produit... Le 9 juillet 1988. Je m’en souviendrai toute ma vie.
Sans bouger, Cathy tourna le regard vers Adeline.
— Cet après-midi-là, mes parents étaient partis faire des courses... Comme souvent, je suis restée à la maison avec mes frères, Éric et Pascal, des jumeaux qui ont deux ans de plus que moi, et Dakari, on l’appelait Dakari... le fils des voisins.
Ses cordes vocales semblaient la torturer à chaque mot qu’elle arrachait à sa conscience. Et pourtant, Adeline raconta.