Cette première journée de marche n’était pas encore terminée que la douleur de Frodo se mit à croître de nouveau ; mais il se garda d’en parler pendant un long moment. Quatre jours passèrent sans que le terrain ou le paysage ne change vraiment, sinon que Montauvent sombrait lentement derrière eux, et que les lointaines montagnes, devant, semblaient toujours un peu plus proches. Toutefois, depuis ce cri éloigné, ils n’avaient rien vu ni entendu qui laissât supposer que l’ennemi les avait suivis ou s’était avisé de leur fuite. Ils redoutaient les heures obscures et, à la nuit tombée, montaient la garde par paires. À tout moment, ils s’attendaient à voir surgir des formes noires dans la nuit grise, faiblement éclairées par un nébuleux clair de lune ; mais ils ne virent rien et n’entendirent aucun son, hormis le bruissement des herbes et des feuilles sèches. Pas une fois ils ne sentirent cette présence maléfique qu’ils avaient perçue avant l’attaque dans le vallon. Il semblait trop beau d’espérer que les Cavaliers aient déjà reperdu leur trace. Peut-être attendaient-ils de leur tendre une embuscade en un lieu moins ouvert ?

À la fin du cinquième jour, le terrain se mit à remonter petit à petit, hors de la vallée étendue et peu profonde dans laquelle ils étaient descendus. L’Arpenteur les fit prendre de nouveau au nord-est, et le sixième jour, ils arrivèrent en haut d’une longue et faible pente et virent se dessiner au loin un petit groupe de collines boisées. Ils pouvaient voir la Route, loin en bas, décrire une large boucle au pied des collines ; tandis que sur leur droite, une rivière grise miroitait faiblement sous un soleil timide. À l’horizon, ils distinguaient une autre rivière, courant dans une vallée rocheuse partiellement voilée de brume.

« J’ai bien peur qu’il nous faille de nouveau emprunter la Route pour quelque temps, dit l’Arpenteur. Nous voici à la rivière Fongrège, que les Elfes nomment Mitheithel. Elle descend des Landes d’Etten, les hautes terres infestées de trolls au nord de Fendeval, et rejoint la Bruyandeau plus au sud. Elle devient alors le fleuve Grisfleur, dont les eaux s’élargissent beaucoup avant de trouver la Mer. Il n’y a aucun moyen de la franchir au-delà de ses sources dans les Landes d’Etten, hormis par le Dernier Pont que traverse la Route. »

« Quelle est cette autre rivière que nous voyons là-bas au loin ? » demanda Merry.

« C’est la Bruyandeau : la rivière Bruinen de Fendeval, répondit l’Arpenteur. La Route longe les collines sur de nombreux milles, depuis le Pont jusqu’au Gué de la Bruinen. Mais je n’ai pas encore réfléchi à un moyen de franchir cette eau-là. Une rivière à la fois ! Il faudra nous estimer chanceux, si l’ennemi ne se dresse pas sur notre route quand nous arriverons au Dernier Pont. »

Le lendemain, tôt en matinée, ils redescendirent au bord de la Route. Sam et l’Arpenteur s’y engagèrent, mais ils ne virent pas la moindre trace de voyageurs ou de cavaliers. Là, dans l’ombre des collines, il y avait eu des averses. L’Arpenteur estimait qu’elles étaient tombées deux jours avant, effaçant toutes les empreintes. Aucun cavalier n’était passé par là depuis, autant qu’il pût en juger.

Ils marchèrent du plus vite qu’ils le purent, et au bout d’un mille ou deux, ils aperçurent le Dernier Pont au bas d’une courte pente raide. Ils redoutaient d’y trouver des formes noires les attendant, mais n’en virent aucune. L’Arpenteur leur demanda de se mettre à couvert dans un fourré au bord de la Route pendant qu’il allait reconnaître le terrain.

Il ne tarda pas à revenir en courant. « Je ne vois aucun signe de l’ennemi, dit-il, et je me demande bien ce que cela peut vouloir dire. Mais j’ai trouvé quelque chose de très étrange. »

Il tenait dans sa main un unique joyau vert pâle. « Je l’ai trouvé dans la boue au milieu du Pont, dit-il. C’est un béryl, une pierre elfe. Je ne saurais dire si elle a été déposée là, ou si elle y est tombée par hasard ; mais elle me redonne de l’espoir. Je la prendrai comme un signal nous disant de passer le Pont ; mais je n’ose pas continuer sur la Route sans recevoir un signe plus clair. »

Ils se remirent aussitôt en chemin. Ils passèrent le Pont sans encombre, et sans qu’aucun son ne vienne à leurs oreilles, hormis les remous de l’eau autour des trois grandes arches. À un mille de là, ils parvinrent à un étroit ravin qui montait vers le nord, coupant à travers les terres abruptes du côté gauche de la Route. L’Arpenteur bifurqua dans cette direction, et ils ne tardèrent pas à se perdre dans un sombre pays peuplé d’arbres obscurs, serpentant au pied de collines désolées.

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