« Fort bien, fort bien, maître Elrond ! dit soudain Bilbo. N’en dites pas plus ! On voit bien où vous voulez en venir. Bilbo le hobbit, cet étourdi, a commencé toute cette affaire, et il ferait mieux d’en finir avec elle, ou avec lui-même. Je me trouvais très bien ici, et j’avançais dans mon livre. Si vous tenez à le savoir, j’en étais justement à écrire la fin. Je pensais mettre : et il vécut pour toujours heureux jusqu’à la fin de ses jours. C’est une bonne fin, déjà utilisée mais pas plus mauvaise pour autant. Maintenant, je vais devoir la changer : il semble qu’elle ne se réalisera pas ; et puis de toute façon, il faudra encore visiblement plusieurs chapitres, si je survis pour les écrire. C’est fichument ennuyeux. Quand dois-je me mettre en route ? »

Boromir regarda Bilbo avec surprise ; mais le rire mourut sur ses lèvres quand il vit que tous les autres considéraient le vieux hobbit avec gravité et respect. Seul Glóin souriait, mais ce sourire lui venait de vieux souvenirs.

« Naturellement, mon cher Bilbo, dit Gandalf. Si vous aviez commencé cette affaire, on pourrait s’attendre à ce que vous la finissiez. Mais nul ne saurait prétendre commencer quoi que ce soit, comme vous le savez fort bien à présent ; et dans l’accomplissement de hauts faits, même les héros ne jouent jamais qu’un petit rôle. Inutile de vous incliner ! Même si je pense ce que je dis ; et nous ne doutons pas que vous nous fassiez, sous couvert de plaisanterie, une offre courageuse. Mais qui est au-dessus de vos forces, Bilbo. Vous ne pouvez reprendre cet objet. Il est échu à quelqu’un d’autre. Si vous avez encore besoin de mes conseils, je dirai que votre rôle est terminé, sinon en tant que chroniqueur. Terminez votre livre, et ne changez pas la fin ! Il y a encore espoir qu’elle se réalise. Mais soyez prêt à écrire une suite quand ils reviendront. »

Bilbo rit. « C’est bien la première fois que je reçois de vous des conseils qui me plaisent. Comme tous ceux qui m’ont déplu ont été bons, je me demande si ce dernier conseil n’est pas mauvais. N’empêche, c’est vrai : je n’ai plus la force ni la chance nécessaires pour m’occuper de l’Anneau. Il a grandi, et moi non. Mais dites-moi : qu’entendez-vous par ils ? »

« Les messagers qui seront envoyés avec l’Anneau. »

« Exactement ! Et qui seront-ils ? C’est ce que ce Conseil doit décider, il me semble, et tout ce qu’il a à décider. Les Elfes peuvent vivre de paroles et d’eau fraîche, et les Nains endurent de grandes fatigues ; mais moi, je ne suis qu’un vieux hobbit, et mon repas de midi me manque. Est-ce qu’on ne pourrait pas trouver des noms, là maintenant ? Ou attendre après dîner ? »

Personne ne répondit. La cloche de midi sonna. Personne ne parla encore. Frodo observa tous les visages, mais ils n’étaient pas tournés vers lui. Tous les membres du Conseil baissaient les yeux, comme en grande réflexion. Une grande terreur s’empara de lui, comme s’il redoutait d’entendre prononcer quelque sentence qu’il avait longtemps pressentie, et dont il avait espéré en vain qu’elle ne viendrait jamais. Une envie irrésistible de se reposer, et de demeurer en paix auprès de Bilbo, à Fendeval, lui submergeait le cœur. Enfin, avec un effort, il ouvrit la bouche, étonné d’entendre ses propres mots, comme si quelque autre volonté se servait de sa petite voix.

« Je vais prendre l’Anneau, dit-il, même si le chemin m’est inconnu. »

Elrond leva les yeux vers lui, et Frodo sentit son cœur transpercé par la soudaine acuité de son regard. « Si je comprends bien tout ce que j’ai entendu, dit-il, je crois que cette tâche vous revient, Frodo ; et que si vous ne trouvez pas le chemin, personne ne le fera. L’heure des Gens du Comté est venue, celle où ils quittent leurs paisibles champs pour ébranler les tours et les conseils des Grands. Qui d’entre tous les Sages aurait pu le prédire ? Ou, s’ils sont sages, pourquoi s’attendraient-ils à le savoir avant que l’heure ait sonné ?

« Mais c’est un lourd fardeau. Si lourd que nul ne pourrait l’imposer à un autre. Je ne vous l’impose pas. Mais si vous le prenez de plein gré, je dirai que ce choix est le bon ; et que si tous les fiers Amis des Elfes de jadis, Hador et Húrin, et Túrin, et Beren lui-même devaient siéger à une même table, votre place serait parmi eux. »

« Mais vous allez pas l’envoyer tout seul, n’est-ce pas, maître ? » s’écria Sam, incapable de se retenir plus longtemps, et surgissant du recoin où il s’était tenu tranquillement assis par terre.

« Certes non ! dit Elrond, se tournant vers lui avec le sourire. Frodo ira au moins avec toi. Il n’est guère possible de te séparer de lui, même quand il est convié à un conseil secret et que tu ne l’es pas. »

Sam rougit et se rassit, marmonnant entre ses dents. « Eh bien, monsieur Frodo, nous voilà dans un beau pétrin ! » dit-il en secouant la tête.

3

L’Anneau part vers le sud

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