Au bout d’un moment, Boromir revint avec Sam. Derrière eux, sur la piste étroite mais à présent bien tracée, vint Gandalf conduisant Bill ; Gimli était perché au milieu des bagages. Enfin vint Aragorn portant Frodo. Ils parvinrent de l’autre côté de la congère ; mais Frodo avait à peine touché terre que l’on entendit un puissant grondement et une retentissante chute de roches et de neige. La Compagnie, recroquevillée contre la paroi, fut à demi aveuglée par un nuage de poudre ; et quand il se dissipa, ils virent que le sentier derrière eux était bloqué.
« Assez, assez ! s’écria Gimli. Nous partons aussi vite que nous le pouvons ! » Et de fait, après ce dernier coup, on eût dit que la malveillance de la montagne s’était tarie, comme si le Caradhras était certain que les envahisseurs étaient repoussés et ne reviendraient pas. La menace de neige fut levée ; les nuages commencèrent à se rompre et la lumière grandit peu à peu.
Ils constatèrent, comme Legolas le leur avait dit, que la couche de neige devenait de plus en plus mince à mesure qu’ils descendaient, de sorte que même les hobbits pouvaient se débrouiller sur leurs jambes. Ils retrouvèrent bientôt la corniche plate en haut du raidillon, là où ils avaient senti les premiers flocons, la veille au soir.
La matinée était à présent fort avancée. Du haut de la corniche, ils purent de nouveau contempler le pays qui s’étendait à l’ouest. Loin dans les terres repliées au bas de la montagne, se trouvait le vallon à partir duquel ils avaient entrepris leur ascension du col.
Les jambes de Frodo lui faisaient mal. Gelé jusqu’aux os, il avait faim, et la tête lui tournait tandis qu’il songeait à la longue et pénible descente. Des taches noires flottaient dans son champ de vision. Il se frottait les yeux, mais les taches persistaient. Loin en contrebas, mais encore bien au-dessus des premiers contreforts, des points noirs tournoyaient dans l’air.
« Encore ces oiseaux ! » dit Aragorn, les montrant du doigt.
« On ne peut plus rien y faire, dit Gandalf. Qu’ils soient bons ou mauvais, ou qu’ils n’aient rien à voir avec nous, il nous faut redescendre immédiatement. Nous n’attendrons pas que la nuit tombe à nouveau sur le Caradhras, pas même ici sur ses genoux ! »
Un vent froid soufflait derrière eux tandis qu’ils tournaient le dos à la Porte de Cornerouge et dévalaient la pente, titubant de fatigue. Le Caradhras les avait vaincus.
4Un voyage dans le noir
C’était le soir, et la lueur grise avait recommencé à faiblir quand ils s’arrêtèrent pour la nuit. Ils étaient fourbus. Les montagnes étaient voilées d’obscurité, et le vent était froid. Gandalf leur accorda encore à chacun une gorgée du
« Nous ne pouvons bien sûr continuer ce soir, dit-il. L’attaque sur la Porte de Cornerouge nous a épuisés, et nous devons nous reposer ici un moment. »
« Où irons-nous ensuite ? » demanda Frodo.
« Le voyage et la quête se trouvent encore devant nous, répondit Gandalf. Nous n’avons d’autre choix que de continuer, à moins de rentrer à Fendeval. »
Le visage de Pippin s’éclaira visiblement à la seule mention d’un retour à Fendeval ; Merry et Sam levèrent des regards pleins d’espoir. Mais Aragorn et Boromir restèrent impassibles. Frodo parut troublé.
« J’aimerais être encore là-bas, dit-il. Mais comment y retourner sans mourir de honte – à moins qu’il n’y ait aucun autre chemin, et que nous soyons déjà vaincus ? »
« Vous avez raison, Frodo, dit Gandalf : rentrer serait concéder la défaite, et attendre une défaite encore plus cuisante. Si nous y retournons maintenant, l’Anneau devra rester là-bas : nous ne pourrons repartir. Alors, tôt ou tard, Fendeval sera assiégé, et après un bref et pénible sursis, il sera détruit. Les Spectres de l’Anneau sont des ennemis mortels, mais ils ne possèdent encore que l’ombre du pouvoir et de la terreur qu’ils exerceraient, si le Maître Anneau devait retrouver la main de son maître. »
« Dans ce cas, il nous faut continuer, s’il y a un chemin », dit Frodo en soupirant. Sam retomba dans la mélancolie.
« Il est un chemin que nous pouvons tenter, dit Gandalf. Dès la première heure, du moment où j’ai envisagé ce voyage, j’ai pensé que nous devrions nous y essayer. Mais ce chemin n’est pas agréable, et c’est la première fois que j’en parle à la Compagnie. Aragorn s’y opposait, jusqu’à ce que le passage des montagnes ait au moins été tenté. »
« Si cette route est pire que la Porte de Cornerouge, elle doit être vraiment néfaste, dit Merry. Mais vous feriez mieux de nous mettre au courant, qu’on sache tout de suite ce qui nous attend. »
« La route dont je parle mène aux Mines de Moria », dit Gandalf. Seul Gimli leva la tête : un feu couvait dans ses yeux. Tous les autres furent remplis d’épouvante à la mention de ce nom. Même aux oreilles des hobbits, sa légende évoquait une peur vague.
« Elle mène peut-être en Moria, mais comment espérer qu’elle nous mènera au-delà ? » dit sinistrement Aragorn.