« Ce sera la mort des demi-hommes, Gandalf, dit Boromir. À quoi bon rester assis ici jusqu’à en avoir par-dessus la tête ? Nous devons faire quelque chose pour nous sauver. »
« Donnez-leur ceci, dit Gandalf, fouillant dans son bagage et sortant une flasque de cuir. Seulement une gorgée – pour chacun de nous. C’est une boisson très précieuse : du
Aussitôt qu’il eut avalé un peu de cette chaude liqueur odorante, Frodo sentit son courage renouvelé et ses membres sortir de leur profond engourdissement. Les autres en furent aussi ragaillardis, retrouvant espoir et vigueur. Mais la neige, elle, ne faiblit pas. Ses tourbillons se firent plus épais que jamais, et le vent souffla encore plus fort.
« Que dites-vous d’un feu ? demanda soudain Boromir. Car nous sommes près d’avoir à choisir entre un feu et la mort, Gandalf. Nul doute que nous serons cachés à tous les regards hostiles quand la neige nous aura recouverts, mais cela ne nous aidera en rien. »
« Vous pouvez toujours en allumer un, si vous y arrivez, répondit Gandalf. S’il est des espions capables d’endurer cette tempête, alors ils peuvent nous voir, avec ou sans feu. »
Mais bien qu’ils eussent emporté du bois et des brindilles sur le conseil de Boromir, il s’avéra impossible, pour un Elfe et même un Nain, de produire une flamme capable de survivre aux bourrasques ou à l’humidité du combustible. Enfin, Gandalf consentit malgré lui à les aider. Ramassant un fagot, il l’éleva un moment, puis, avec une formule de commandement,
« S’il y en a qui regardent, ils savent au moins que je suis là, dit-il. J’ai écrit
Mais désormais, la Compagnie n’avait cure des espions ou des regards hostiles. La lueur du feu leur réchauffait le cœur. Le bois flambait joyeusement ; et bien que la neige sifflât tout autour d’eux, tandis que des flaques de neige fondue s’accumulaient sous leurs pieds, ils étaient ravis de pouvoir se réchauffer les mains. Ils se tinrent là, accroupis en cercle autour des petites flammes dansantes et jaillissantes. Une lueur rouge paraissait sur leurs visages las et inquiets ; derrière eux, la nuit s’élevait en un mur noir.
Mais le bois brûlait vite, et la neige continuait de tomber.
Le feu baissa, et l’on y jeta le dernier fagot.
« La nuit se fait vieille, dit Aragorn. L’aube n’est pas loin. »
« S’il est une aube capable de percer ces nuages, dit Gimli. Boromir s’éloigna du cercle et scruta la noirceur de la nuit. “La neige diminue, dit-il, et le vent est plus calme.”
Frodo leva des yeux pleins de lassitude vers les flocons qui tombaient encore des ténèbres pour révéler un instant leur blancheur à la lueur du feu mourant ; mais pendant de longues minutes, il ne vit aucun signe de leur ralentissement. Puis soudain, comme le sommeil le gagnait de nouveau, il se rendit compte que le vent était bel et bien tombé, que les flocons devenaient plus gros et plus dispersés. Une faible lueur se mit à poindre très lentement. Enfin, la neige cessa complètement.
La lueur grandissante révéla, petit à petit, un monde enseveli et silencieux. Sous leur refuge se voyaient des dômes et des monticules blancs, ainsi que des creux informes sous lesquels le sentier qu’ils avaient suivi se perdait entièrement ; mais les hauteurs étaient cachées par de grands nuages menaçants, encore chargés de neige.
Gimli leva les yeux et secoua la tête. « Le Caradhras ne nous a rien pardonné, dit-il. Il a encore de la neige à nous lancer, si nous persévérons. Plus vite nous serons redescendus, mieux ce sera. »
Tous se montrèrent d’accord, mais la retraite s’annonçait à présent difficile, sinon impossible. À seulement quelques pas des cendres du feu, la neige faisait plusieurs pieds de haut, dépassant la tête des hobbits ; par endroits, le vent l’avait saisie à pelletées et l’avait entassée en de grandes congères contre la paroi rocheuse.
« Si Gandalf consentait à marcher devant nous avec une flamme vive, il pourrait vous faire fondre un sentier », dit Legolas. La tempête ne l’avait guère troublé, et lui seul de la Compagnie gardait le cœur léger.
« Si les Elfes savaient voler au-dessus des montagnes, ils pourraient aller chercher le Soleil pour nous sauver, répondit Gandalf. Mais il me faut un support sur lequel travailler. Je ne puis faire brûler de la neige. »