« Enfin, dit Haldir, ils m’apportent un message du Seigneur et de la Dame des Galadhrim. Nous avons ordre de vous laisser marcher librement, même le nain Gimli. La Dame semble savoir qui et ce que vous êtes dans votre Compagnie. De nouveaux messages sont peut-être arrivés de Fendeval. »
Il retira le bandeau des yeux de Gimli en premier. « Pardon ! dit-il en s’inclinant profondément. Regardez-nous maintenant d’un œil amical ! Regardez et réjouissez-vous, car vous êtes le premier nain à contempler les arbres de la Naith de Lórien depuis l’Ère de Durin ! »
Quand ses yeux furent dévoilés à leur tour, Frodo leva la tête et retint son souffle. Ils se tenaient dans un espace découvert. À gauche s’élevait un grand monticule, couvert d’une pelouse aussi verte que le Printemps aux Jours Anciens. Deux cercles d’arbres y poussaient, comme une double couronne : ceux du dehors, dont l’écorce était blanche comme neige, étaient dénués de feuilles, mais gracieux dans leur nudité ; ceux du dedans étaient des mellyrn de grande taille, encore revêtus d’or pâle. Haut dans les branches d’un arbre immense qui poussait au milieu de tous, brillait un flet blanc. Au pied des arbres, et partout sur les flancs verdoyants de la colline, l’herbe était parsemée de petites fleurs dorées en forme d’étoile. Et parmi celles-ci se trouvaient d’autres fleurs, leurs têtes blanches ou teintées de vert dodelinant sur de frêles tiges : elles chatoyaient comme une brume sur le riche coloris de verdure. Un ciel bleu couronnait le tout, et le soleil de l’après-midi inondait la colline de lumière et jetait de longues ombres vertes sous les arbres.
« Voyez ! Vous voici au Cerin Amroth, dit Haldir. Car c’est le cœur de l’ancien royaume tel qu’il existait il y a bien longtemps ; et voici le tertre d’Amroth, où s’élevait sa haute maison en des jours plus heureux. Les fleurs d’hiver fleurissent toujours ici dans l’herbe impérissable : l’
Les autres se laissèrent choir dans l’herbe odorante, mais Frodo s’émerveilla pendant un temps encore. Il lui semblait être passé à travers une fenêtre haute qui regardait sur un monde disparu. Ce monde était baigné d’une lumière qui n’avait aucun nom dans sa langue. Toutes choses y étaient belles, mais leurs contours paraissaient neufs, comme s’ils avaient été conçus et tracés à l’instant même du dévoilement de ses yeux, et anciens à la fois, comme s’ils subsistaient de toute éternité. Il ne voyait d’autres couleurs que celles qu’il connaissait, or et blanc et vert et bleu, mais elles étaient fraîches et émouvantes, comme s’il les percevait alors pour la première fois, en leur donnant des noms nouveaux et merveilleux. Ici, en hiver, les cœurs ne pleuraient pas l’été ou le printemps. Nulle flétrissure, maladie ou difformité ne paraissait sur les fruits de la terre. Le pays de Lórien ne portait aucune souillure.
Se retournant, il vit que Sam se tenait maintenant à ses côtés et regardait autour de lui d’un air perplexe, se frottant les yeux comme pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. « C’est bien le soleil que je vois, clair comme le jour, dit-il. Je pensais que les Elfes, ils en avaient que pour la lune et les étoiles ; mais ici, c’est plus elfique que tout ce que j’ai jamais entendu raconter. Je me sens comme si j’étais
Haldir les regardait, et il semblait en effet saisir ce qu’ils exprimaient en pensées et en paroles. Il sourit. « Vous sentez le pouvoir de la Dame des Galadhrim, dit-il. Vous plairait-il de gravir le Cerin Amroth en ma compagnie ? »
Ils le suivirent tandis qu’il s’élançait avec légèreté sur les pentes couvertes d’herbe. S’il marchait et respirait, et si autour de lui toutes fleurs et feuilles vivantes remuaient dans cette brise fraîche qui éventait son visage, Frodo ne se sentait pas moins dans un pays intemporel qui jamais ne se fanait, jamais ne changeait, jamais ne sombrait dans l’oubli. Une fois qu’il aurait regagné le monde extérieur, Frodo le voyageur du lointain Comté marcherait encore là-bas, dans l’herbe semée d’
Ils entrèrent dans le cercle d’arbres blancs. À ce moment, le Vent du Sud souffla sur le Cerin Amroth, soupirant parmi les branches. Frodo se tint immobile, percevant l’écho de grandes mers se brisant sur des plages de longtemps emportées, et les cris d’oiseaux de mer dont la race avait disparu de la terre.
Haldir ne s’était pas arrêté, et il grimpait maintenant vers le haut flet. Frodo, s’apprêtant à le suivre, posa sa main sur l’arbre près de l’échelle : jamais il n’avait eu un ressenti aussi soudain et vif de la texture d’un arbre, de l’écorce qui l’enveloppe et de la vie qui l’anime. Le bois et son contact le remplirent d’une joie – non celle du forestier ou du charpentier : c’était la joie de l’arbre même.