Alors je leur donne des provisions d’amour. Moi, j’ai encore dans l’oreille la douceur des petits noms que me donnaient ma mère, l’oncle Rafo et leurs amis. Pasharika. Hanoumika. Kokonika de mandel[12]. Tia Lisa m’apprenait à jouer au bridge. Tia Eugénie chantait des chansons d’amour en djudyo dont je raffolais, même si elles se terminaient toujours mal. Tia Dolly arrivait les bras chargés de desserts. Je rêve encore de son malibi à l’eau de rose. Tio Sento était plein d’histoires. Il suffisait de l’écouter pour voyager du Caire aux rives du Bosphore. Je les admirais de passer d’une langue à l’autre, comme des jongleurs. Je croyais qu’ils n’avaient que des souvenirs joyeux. Je jouais avec leurs petits-enfants, on a poussé ensemble.

Aujourd’hui, on cuisine pour retrouver la saveur de ces moments. On teste douze recettes de borekitas de muez, on discute sans fin de la cuisson des boulettes de viande, de la préparation des filas (si vous ne connaissez pas, je serai ravie de vous faire goûter). On ne retrouve jamais le goût précis de nos souvenirs, mais on essaie.

J’apprends le djudyo, et je suis fière d’arriver à lire la lettre de ma mère dans le texte.

Elle ressemble à nos kantigas, où l’amour est cette vague qui vous submerge et se retire. Quand elle s’en va, que laisse-t-elle de nous ?

Ma mère gardait toujours une place pour ceux qui étaient partis. Au cas où. C’est ce qu’elle a fait avec lui. Je relis les cartes postales que vous m’avez envoyées, celles qu’il a adressées à son ami israélien. Ça me touche qu’il parle d’elle. Peut-être qu’ils se sont aimés jusqu’à la fin, d’un bout du monde à l’autre.

Chère Irène, je ne sais pas si je pourrai m’habituer à ce pierrot. Mais lui, j’aurais aimé le connaître. Le regarder réparer la coque des bateaux. Voyager avec lui.

Grâce à vous, il existe pour de vrai. Je fais des projets : emmener mes enfants à Prague et chercher ensemble la rue Kaprova. Retourner avec eux à Thessalonique.

Je leur montrerai la ville où Lazar et Allegra se sont aimés. Je leur dirai qu’ils avaient choisi la vie tous les deux, même si c’est parfois le choix le plus difficile.

Pour tout ça, permettez-moi de vous donner una abrasada, comme on dit chez moi.

Elvire »

Irène la ressent, cette embrassade. Celle qu’on échange sur le quai avant de prendre la mer. Elle devine qu’Elvire est à l’aube d’une longue traversée, et qu’elle y trouvera Lazar.

<p>Karl</p>

Elles sont assises l’une près de l’autre sous les frondaisons du parc. C’est l’heure où le soleil s’attendrit pour dorer le grain de peau. Il adoucit les lignes sèches du visage d’Eva, qui n’est plus émacié par la maladie. Les cheveux serrés dans un chignon gris, elle porte une jupe sombre, ses éternels mocassins usés. La flamme de son regard n’intimide plus Irène. Sa poitrine est gonflée de joie de la retrouver, pourtant elle n’ose pas un geste. Elle sait que son amie fuit les effusions.

Eva a relevé les manches de son chemisier blanc. Cette fois, Irène ne détourne pas les yeux de son tatouage. Elle dit, Raconte-moi. Raconte-moi Auschwitz.

Les yeux verts la jaugent.

S’il te plaît.

Tu es sûre ? sourit Eva, découvrant ses dents abîmées.

Certaine.

Alors la survivante l’emmène de l’autre côté des barbelés. Irène s’accroche à sa voix et sa tendresse se trouble d’effroi, comme si elle marchait sur une fine passerelle de corde suspendue dans le vide. Peu à peu, la paix se fraie un passage à travers l’horreur et la solitude. Elle accepte cette douleur que les mots tamisent, comme un passage de relais. Elle sait qu’elle doit en prendre soin. Les paroles s’égrènent et elle les recueille toutes, soulagée qu’il ne soit pas trop tard. Le temps se déplie et se condense. Elles n’ont jamais été si proches. À la fin, les traits d’Eva s’estompent, et Irène entrevoit la silhouette de l’adolescente nue, tremblante et frigorifiée. Elle tend la main pour la réchauffer, mais à l’instant de la toucher, elle se réveille dans le décor familier de sa chambre.

Pendant quelques secondes, son esprit flotte à la recherche du rêve. Elle s’efforce de se souvenir de ce que Eva lui a confié, mais tout s’est évanoui ; il ne reste rien, pas un mot. La tristesse poigne son cœur quand elle réalise que ce moment aux émotions encore vivaces n’était qu’un mirage.

— Cachottière, siffle Antoine. Ça fait combien de temps ?

Elle l’appelle de sa voiture, en roulant vers Berlin.

— Deux mois. Je ne t’en ai pas parlé parce que c’est compliqué. C’est un descendant, tu comprends. Il est lié à l’une de mes enquêtes…

— Tu as peur de te faire radier de l’ordre des archivistes ?

Elle ne peut réprimer un sourire.

— Non, mais…

— Tu as souvent envie de coucher avec les descendants ? Parce que si c’est récurrent, il faut consulter.

— Ça ne m’est jamais arrivé, proteste-t-elle en riant.

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