Alors une association de féministes antifascistes a décidé de s’occuper de la mémoire de ces déportées qui leur ressemblaient. Elles ont détruit les baraquements soviétiques, mis au jour les fondations des blocks. Débroussaillé la
— C’est-à-dire ? demande Irène.
— On ne veut pas d’un musée où on pleure sur les victimes en s’achetant une conscience, précise la jeune fille. Nous, on veut faire réfléchir les gens à la continuité de l’histoire, aux nouvelles formes du fascisme. Aujourd’hui, on brûle des foyers de migrants et les caravanes des Roms. On rejette les transgenres, les homosexuels, les Juifs, tous ceux qui dérangent… Il est temps d’ouvrir les yeux.
Elles aimeraient monter une expo, mais elles n’ont pas le fric pour sécuriser le site. L’État fédéral et la région se fichent de ce camp d’indociles, de folles et d’inutiles. Elle dit, avec une lueur de fierté dans le regard, C’est notre responsabilité de veiller sur elles. On est féministes et antifascistes, ça va ensemble.
Elle leur fait un signe de tête et remonte sur son vélo. Ils la regardent s’éloigner entre les arbres.
Irène songe qu’elle s’entendrait bien avec Julka.
— On va rater le dernier train, lui glisse Rudi.
Il lui prend la main et ce contact l’électrise. Elle sent la chaleur rayonner dans son bras tandis qu’il l’entraîne vers la route de pierre et la forêt.
Quand leurs doigts se détachent, elle en éprouve le manque.
Elle marche vite, les jambes fouettées par les herbes sèches. Entrevoit des passages sous les frondaisons, comme des échappées. Se demande si le petit garçon les voyait, de la plate-forme du camion, à travers l’hiver et la nuit. C’est par là qu’ils sont partis, Wita et Léon. Ce soir-là. Leur dernier voyage.
Après la traversée des bois, ils retrouvent la voie ferrée. La lumière déclinante restitue leur aspect macabre aux ateliers en ruine. Une tristesse poisseuse lui remonte à fleur de gorge. Elle veut s’en aller, s’arracher à ce lieu et à ses ombres.
Il l’attend, enregistre son visage défait.
— Cet endroit, lâche-t-il. C’est d’une force…
— Je n’ai jamais rien vu de pareil.
— J’aimerais filmer ça, ajoute-t-il. Ce qu’elles essaient de créer ici.
Dans le train pour Berlin, Rudi lui annonce qu’il va faire faire le test ADN. Il veut savoir.
— Mon père, je le trouvais injuste envers mes grands-parents. Quand il piquait ses crises, je le détestais. Je n’ai jamais envisagé qu’il pouvait être une victime, sans le savoir. Mais peut-être qu’il savait, au fond de lui. Peut-être que c’est inscrit dans le corps, l’enfance bousillée. Quand il n’était pas en pétard, c’était un foutu idéaliste. Le défenseur de tous les parias.
— Et vous, vous filmez les migrants, répond-elle.
Elle lui arrache un sourire.
— Maintenant que vous avez obtenu ce que vous voulez, vous allez disparaître dans votre patelin de la Hesse ? l’interroge-t-il.
— Ce n’est pas ce que vous voulez, que je disparaisse ?
Elle soutient son regard.
— Non, murmure-t-il.
Il ne précise pas ce que cette journée a changé entre eux, ce qu’elle a ouvert.
Mais ce
La lettre arrive un matin de juillet, avec les grains de sable dans les sandales et les serviettes dépassant des sacs, les impatiences dans les jambes, les reflets de lac dans les prunelles. Cette veille de congés dissipe la ruche. Leur dernière réunion a un parfum d’école buissonnière.
Depuis qu’il dort, Henning a rajeuni de dix ans. Ses cadences de travail impressionnent l’équipe. Avec une joie mesurée, il leur annonce que sa femme démarre une nouvelle grossesse.
Avant qu’ils ne se séparent, la directrice vient les féliciter. Le bilan des restitutions est positif, l’aide des bénévoles se révèle précieuse. Elle envisage de lancer une exposition itinérante, afin de sensibiliser le grand public au projet
— Vous avez retrouvé cet enfant volé, lui dit Charlotte Rousseau dans le silence des rangs désertés. Je n’y croyais pas. Je m’incline devant votre entêtement.
Les résultats de l’analyse ADN ont confirmé que Karl Winter était bien le frère d’Agata. Rudi a demandé à Irène d’organiser une rencontre à Berlin.
— C’est la meilleure partie de notre travail, ajoute la directrice. Réunir les familles.