Ils escaladent la grille cadenassée qui ferme un chemin envahi de broussailles. Plus loin, il se rétrécit entre les arbres. Désormais hors de vue, ils marchent jusqu’aux bâtiments désaffectés de la firme Siemens, qui avait installé près du camp des ateliers et des dortoirs pour les détenues que les SS leur louaient à un prix dérisoire. Elles trimaient douze heures par jour et si elles n’atteignaient pas les objectifs, le contremaître leur explosait la figure sur les machines. Quand elles étaient usées, il suffisait de les envoyer au rebut et d’en commander d’autres.
— Le travail forcé est un rêve de capitaliste, dit Rudi, fixant les branches enchevêtrées qui dépassent des murs écroulés. J’imagine que tous ces gens s’en sont bien tirés, après la guerre ?
— Sans dommages, et la conscience tranquille.
Elle sursaute en voyant quelque chose bouger dans le noir à travers un carreau cassé. Sans doute un animal. Elle est soulagée de ne pas être seule dans cet endroit lugubre.
Des ronces poussent entre les rails de l’ancienne voie ferrée. Ils s’enfoncent dans une forêt de conte, ténébreuse et profonde. Le soleil éclabousse le faîte des chênes et des hêtres, leurs ramures bruissent d’oiseaux. Le chemin est presque effacé sous la végétation, l’herbe leur monte aux genoux. Par endroits, il faut se baisser pour passer sous les branches. Ça fait longtemps qu’ils marchent, elle redoute qu’ils soient perdus, mais Rudi a l’air de savoir où ils vont. Comme s’il déchiffrait ses pensées, il se retourne et lui sourit :
— On ne doit plus être très loin. Vous avez soif ?
Il lui tend sa gourde où elle boit une rasade à l’arrière-goût métallique.
Le camp semble à des années-lumière. Elle imagine que celles qui arrivaient ici espéraient encore lui échapper. Se prenaient à rêver de Mittwerda. D’un havre où elles pourraient enfin se reposer, dispensées d’appels et de travaux de force. Mais très vite l’illusion se déchirait, révélait la farce macabre. L’enfant debout dans la neige. Les corps nus, meurtris par la bise. Où s’enfuir, où se terrer ? La forêt glacée n’offrait aucun refuge.
Ils débouchent sur une route au revêtement fendillé, entre des plaques de lande pelée et des bosquets de sapins. Une pancarte rudimentaire, peinte en bleu vif, indique l’entrée du camp. Ils y sont. La bande de sable laisse affleurer les fondations des baraquements.
Entre les herbes hautes et les coquelicots, une pancarte rouge marque l’ancienne
Peut-être que la nature recouvre les traces pour les protéger, se dit Irène. Les arbres les plus solides se penchent pour en soutenir d’autres aux lignes tordues, ployées. La mémoire est gravée dans l’écorce, elle saigne jusqu’aux racines.
Quelqu’un a installé ces pancartes et fouillé le site, avec une délicatesse d’archéologue. Qui prend soin de ce sanctuaire en plein air, y laissant des empreintes discrètes ?
Rudi et elle restent immobiles dans ce vide arasé par le vent, sans éprouver le besoin de se parler, bien qu’elle ait une conscience précise de sa présence, et de ce qu’ils partagent.
Une variation de lumière dessine des silhouettes à l’orée du bois. Elle tressaille en découvrant des formes de femmes, faites de treillis métallique. Elles se confondent avec le feuillage, poignantes de grâce et d’impuissance. Des fantômes de déportées.
La main de Rudi serre son bras, il lui montre l’avertissement épinglé sur un tronc : « Entrez ici à vos risques et périls. »
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’interroge Irène tout haut.
— Que le site n’est pas sécurisé, répond une voix féminine derrière eux.
Ils sursautent en découvrant une jeune fille aux cheveux courts teints en bleu, vêtue d’un short en jean et d’un tee-shirt lâche. Son vélo est adossé au tronc d’un pin. Un marteau à la main, elle les scrute de son regard vert ourlé d’un trait de crayon noir.
— Ça va, vous ne ressemblez pas aux néonazis qui viennent taguer le mémorial, ironise-t-elle.
Ils s’excusent et se présentent. L’inconnue au visage d’elfe s’appelle Ursula. À quinze ans, sa grand-mère a été internée ici comme