Le lendemain, je l’ai observée. Elle lui donnait la becquée, partageait avec lui sa maigre ration. Il n’avait que la peau sur les os, il tenait à peine debout. De son mouchoir, elle nettoyait son visage crasseux avec un peu de neige trouvée sur le rebord de la fenêtre du block. La voir faire me dégoûtait. J’avais envie de la secouer, de lui hurler que ce petit singe n’avait pas d’avenir. J’aurais perdu mon temps. Et puis qu’avais-je à faire d’une Polonaise ?

J’avais la réputation d’être dure, mais je ne frappais jamais sans raison. Quand elles me voyaient, les détenues osaient parfois me supplier de leur donner un bout de pain ou un peu d’eau. La surveillante-chef les aurait tuées pour moins que ça. La Polonaise était trop fière pour quémander. Le petit gémissait doucement et elle lui parlait à voix basse, lui donnait un peu de neige à sucer pour tromper la soif.

En début d’après-midi, la sirène de l’appel a retenti. Je suis entrée dans un block et je l’ai surprise accroupie au fond, dans l’obscurité. Elle remettait en place une latte de plancher sous le dernier châlit. Je l’ai bousculée, j’ai trouvé le médaillon qu’elle avait caché dessous. J’ai vu qu’elle y tenait. Elle a promis de me donner quelque chose en échange si je le lui laissais. Elle n’avait rien, que pouvait-elle me donner ? Je lui ai ri au nez et j’ai glissé le médaillon dans ma poche. Elle m’a fixée quelques secondes, il y avait de la haine dans ses yeux. J’aurais dû la gifler, je ne sais pas ce qui m’a retenue. »

Comme elle est étrange, cette fascination d’Elsie pour une déportée. Une Polonaise, qui plus est. La lie de la terre, pour un Allemand du Troisième Reich. À peine plus haut que les Juifs, sur l’échelle de la valeur raciale. Faut-il y déchiffrer une attirance défendue ? Du point de vue d’Elsie, des cheveux blonds et des yeux bleus trahissaient la présence d’un sang pur. Où qu’il soit, même caché en territoire ennemi, la moindre goutte de ce sang devait être sauvée, comme le martelait la propagande nazie. La gardienne devait avoir du mal à supporter que l’objet de son désir se rabaisse en s’attachant à un enfant juif. Dans cette scène de vol, Irène perçoit un mélange de violence et de trouble. La gifle suspendue, la proximité des corps, la prédation. En lui arrachant l’objet, Elsie force la Polonaise à la regarder. Elle l’oblige à plier devant son pouvoir.

Irène enfile ses gants, défait le papier-bulle pour libérer le médaillon. C’est un bijou ancien, délicat et modeste. Elle est touchée par la simplicité de la chaîne de bronze de ce pendentif en forme de mandorle, qui abrite une Vierge à l’Enfant d’inspiration russe, en émail noirci. Si la déportée travaillait à la cantine des SS, peut-être l’avait-elle troqué contre de la nourriture.

Elle reprend sa lecture :

« À l’appel, la gardienne-chef les a forcées à se déshabiller. La Polonaise serrait le petit dans ses bras pour le réchauffer. Il ne devait pas peser bien lourd, mais au bout de plusieurs heures, même une plume commence à peser. Elle avait été assez maligne pour se mettre dans les derniers rangs. Le Balafré a quand même fini par la remarquer et lui a hurlé de lâcher le gosse, faisant claquer son fouet à quelques centimètres de sa figure. Le petit Juif tremblait dans ses bras. Elle l’a posé avec précaution, ses pieds ont frémi en touchant la neige. Trop tard, la Reine les avait vus. Elle avait ses rituels. Elle se plantait devant les prisonnières et les laissait attendre nues dans les bourrasques de neige. Elle repérait les plus faibles, celles qui vacillaient ou avaient les jambes enflées, les folles au bord de la crise de nerfs. Elle prenait son temps, le camion ne serait là qu’à 18 heures. Elle a marché jusqu’au gamin. Souriante, elle lui a demandé s’il aimait les bonbons. Il a regardé la Polonaise, comme s’il espérait qu’elle lui souffle la bonne réponse. La Reine s’impatientait : “Tu as perdu ta langue ?… N’aie pas peur. Viens avec moi, je te donnerai des bonbons.”

Elle lui parlait comme à un petit garçon qu’elle aurait croisé dans un salon. Il ne jouait pas le jeu, il ressemblait à un lapereau pris au piège. Elle lui a effleuré l’épaule de sa cravache. Le manche en argent scintillait dans sa main. Le cadeau d’un officier SS, comme elle aimait nous le rappeler. Puis elle l’a attiré vers elle. C’est comme ça qu’elle sélectionnait les détenues pour le gaz. Ensuite elle criait Links ! et les femmes devaient se ranger sur le côté gauche. Si elles étaient trop lentes, elle les cinglait de sa cravache. Si elles résistaient, les gardes étaient là en renfort. Le petit Juif n’avait pas la force de crier, il émettait des sons vidés de souffle. Le plus grand des SS l’a jeté sur son épaule. Au même moment, la Polonaise est sortie du rang. Son corps maigre était encore musclé. Elle se tenait droite, comme si elle était tenue par un fil invisible. D’une voix forte, en détachant les syllabes, elle a dit en allemand : “Ich bleibe bei ihm[1].”

Перейти на страницу:
Нет соединения с сервером, попробуйте зайти чуть позже