Je me souviens du silence. On n’entendait que les gémissements du vent.
— Tu peux encore travailler, a dit la gardienne-chef.
— Je veux aller où il va, a répété la Polonaise.
La Reine la fixait sans répondre.
L’autre a compris qu’elle devait la supplier. On voyait que ça lui coûtait. Elle avait la fierté d’une Allemande de sang. J’avais envie de la gifler, de lui hurler qu’elle n’avait pas le droit de faire ça. Sa peau était marbrée par le froid. Elle a dit : “Je vous en prie.” J’ai senti un flot de bile se mêler à ma salive.
La gardienne-chef savourait ce moment. La seule prisonnière valide de ce rassemblement d’éclopées demandait la permission de mourir. Elle a pris le temps d’y réfléchir, et puis, d’un mouvement de cravache, elle lui a fait signe de rejoindre le gosse et les quatre femmes qui attendaient à l’écart.
La sélection s’est poursuivie sans incident, même si les femmes qu’on envoyait sur la gauche imploraient qu’on les épargne. Après l’appel, on les a autorisées à remettre leurs robes d’été. Ça n’a pas suffi à les réchauffer. Le petit Juif avait les yeux brûlants de fièvre. Il claquait des dents dans sa chemise de coton au dos marqué d’une croix noire. J’ai demandé à les conduire au gymnase, un block qui servait de zone de transit. Jusque-là, je m’arrangeais pour ne pas suivre les prisonnières dans le camion. Ce que je savais, je l’avais appris par d’autres. D’ailleurs aucune d’entre nous n’allait plus loin que l’endroit où se garait le chauffeur. La mort par le gaz était l’affaire des hommes.
Dans le gymnase, j’étais assez près de la Polonaise pour entendre une vieille femme lui parler en français. Elles avaient l’air de se connaître. Cette prisonnière n’était peut-être pas si vieille. Certaines avaient des cheveux blancs en quelques jours, elles se ratatinaient à toute allure. Je ne comprenais pas ce qu’elle lui disait, je voyais qu’elles n’étaient pas d’accord. La Française a répété plusieurs fois le prénom de la Polonaise, pour la forcer à l’écouter.
Je ne l’ai pas fait. Je savais qu’elle refuserait.
Quand on les a fait sortir, le soir tombait et les températures avec. De nouveau, elles ont dû se mettre en rang, nues. “Docteur Vera” était là. On la surnommait comme ça, elle n’était même pas infirmière. Elle portait une blouse blanche parce qu’elle avait suivi une vague formation médicale à Prague. En échange de certains avantages, elle empoisonnait les prisonnières ou leur faisait des injections létales. Elle retirait les dents en or sur les cadavres. Chaque soir, elle écrivait les matricules des condamnées sur leur poitrine, à l’encre indélébile. Ça facilitait l’identification, après. C’était la première fois que j’assistais à ce rituel et il m’a soulevé le cœur. Je revoyais le père tatouer les bêtes avant l’abattage. La Polonaise a tendu son bras gauche, elle ne voulait pas de ces chiffres sur sa poitrine. Elle avait une vilaine cicatrice sur l’avant-bras. Vera a inscrit les chiffres en dessous. Ensuite, les femmes ont pu se rhabiller pour attendre le camion. Il arrivait à la nuit tombée.
Au moment de grimper, certaines prisonnières hurlaient et se débattaient avec l’énergie du désespoir. Ce soir-là, j’ai vu le Balafré frapper une Russe amputée d’une jambe jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, avant de la balancer la tête la première dans le camion. La Polonaise était dans les dernières. Elle a porté le petit jusqu’à la plate-forme et s’est hissée derrière lui. Je suis montée après elle avec une autre gardienne et les deux SS de la Reine. Le chauffeur a démarré et on a roulé un moment dans l’obscurité des arbres. Le gamin se dévissait la tête pour regarder la forêt, fasciné par la lueur rouge des phares sur la neige. Le grand SS lui a caressé la tête. Il était saoul, pour changer. Il lui a dit en souriant :
— Tu aimes voyager, on dirait. Ça tombe bien, tu vas faire un grand voyage. Jusque là-haut, tu vois ?
Il lui a montré le ciel.
Le regard de la Polonaise m’a transpercée.
Le camion s’est garé à cinquante mètres d’un bâtiment en bois, près du crématoire. Les SS ont aboyé sur les prisonnières pour qu’elles se dépêchent. Dans le vacarme du moteur qui continuait à tourner, la Polonaise m’a glissé en descendant :
—
Ses paroles m’ont coupé le souffle.
Elle est entrée la première dans la baraque en bois, avec le gamin. On a attendu dans le camion. Peut-être vingt minutes, qui m’ont paru interminables. Quand on est repartis, tout était de nouveau silencieux.