Elle retrouve à la cantine le reste de son équipe. Henning a l’air éteint. Sa femme et lui ont passé ce week-end de pluie à tenter d’épuiser leurs jumeaux à coups de parties de Memory et de visionnage intensif de documentaires animaliers. Échec total, les enfants affichent une forme tonitruante à l’heure où ils devraient dormir, et leurs parents à bout songent à ajouter du schnaps à leur biberon.

— Quand on dit qu’il faut tuer le père, je croyais que c’était au sens figuré, soupire Henning. Et que ça commençait plus tard.

— Si tu les confiais à tes parents ? propose Constanze, une collègue allemande.

— Ils sont vieux, ça va les achever.

— Sépare-les, suggère Irène. Ensemble, ils font bloc.

Henning hoche la tête, pensif.

— As-tu retrouvé ta Polonaise ? lui demande-t-il.

— Je crois.

Dévoilant le secret du médaillon, elle captive les convives et chacun y va de son hypothèse. Wita est tour à tour une Résistante de l’Armée de l’intérieur polonaise, une travailleuse forcée arrachée à sa famille, une prostituée au grand cœur, une espionne.

— Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’elle ait choisi de mourir avec un enfant juif, remarque Constanze. L’antisémitisme polonais n’est pas une légende…

Irène vérifie que Dorota, leur collègue polonaise, n’a pas entendu.

— C’était même une tradition là-bas, ironise Michaela.

— Évitons de généraliser, la coupe Henning, avec irritation. Dans toute l’Europe, les nazis ont trouvé des auxiliaires zélés pour les aider à se débarrasser des Juifs, des voisins avides de s’approprier leurs biens et leurs entreprises. L’antisémitisme n’était pas une exclusivité allemande ou polonaise. Il était partout.

Constanze préfère changer de sujet :

— Irène, tu devrais demander au musée d’Auschwitz. Ils ont peut-être quelque chose sur elle.

— Bonne idée. Je vais aussi contacter la Croix-Rouge polonaise.

Elle s’enquiert des enquêtes en cours. La plupart avancent aussi lentement que les siennes. Seul Renzo, qui a quitté Milan pour renforcer l’équipe il y a deux ans, a réussi à identifier facilement le propriétaire d’une bague de femme. Il pense même avoir retrouvé sa fille en Norvège.

— L’occasion de visiter les fjords pendant les vacances de Noël, suggère Michaela.

Ce doit être très beau en hiver. Et puis qui sait, peut-être croisera-t-il une jolie Norvégienne avec qui regarder tomber la neige…

La fiancée de Renzo l’a quitté. Elle ne comprenait pas qu’il troque un poste convoité à l’université de Milan pour un obscur centre d’archives allemand, et n’envisageait pas de s’expatrier au fin fond de la Hesse.

Irène les regarde rire et bavarder, ils n’ont pas trente ans, viennent d’horizons différents mais partagent ce que le chancelier Kohl appelait « la grâce d’être né tardivement », après la guerre. Et cette passion pour leur travail, cet engagement envers les vivants et les morts. Elle se remémore ce que disait Eva : on n’arrive pas à l’ITS par hasard. Que viennent-ils chercher ou réparer ici ? Elle-même ignore ce qui l’a conduite dans ce lieu. Mais elle sait pourquoi elle a choisi d’y rester.

Le rire de Janina Dabrowska retentit dans l’écouteur :

— On ne se quitte plus, chère Irena ! Nous allons finir par vous adopter. Vous ne voulez pas déménager à Varsovie ? On vous trouvera un poste à la Croix-Rouge.

Irène est séduite par son entrain, et cette manière de l’appeler Irena, à la polonaise.

— Corrigez-moi si je fais erreur. Vous cherchez une Wita Sobieska, qui aurait été détenue à la prison Pawiak et envoyée à Auschwitz en février 1942, puis à Ravensbrück où elle serait morte trois ans plus tard. Et vous cherchez un petit garçon qui pourrait être son fils, du nom de Karol Sobieski, qui serait né le 5 novembre 1938. C’est bien ça ?

— Exactement. Pour l’invitation à Varsovie, je vais finir par me laisser tenter.

Elle contacte ensuite le musée d’Auschwitz. On la renvoie d’un interlocuteur à l’autre. Elle patiente longtemps avant qu’un conservateur germanophone ne la rappelle :

— J’ai une Wita Sobieska. La date d’arrivée au camp correspond. Par contre, je n’ai rien sur l’enfant.

Le cœur d’Irène bat plus fort. Son interlocuteur s’excuse d’avoir peu de chose à lui offrir. Ici aussi, les Allemands ont détruit les preuves de leurs crimes. Le nom de Wita figure sur une feuille d’entrée au Revier datant d’avril 1942. Le musée possède également les photos d’identité que Wilhelm Brasse, un détenu polonais, était chargé de prendre de chaque prisonnier admis dans le camp. Ça ne concernait pas les Juifs et les Tziganes qu’on emmenait directement dans les chambres à gaz après la sélection sur la rampe ; il ne photographiait de face et de profil que ceux qui entraient dans le camp. Pour le profil gauche, les hommes devaient mettre leur calot, les femmes leur foulard.

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