À la fin du questionnaire, le fonctionnaire allié a inscrit : « Jeune fille frêle, marquée par les séquelles de la malnutrition et du typhus. Le médecin note un retard de croissance. Elle a eu ses premières règles il y a deux semaines et en a été terrifiée. Elle dit s’être vieillie de deux ans à l’arrivée à Auschwitz, sur les conseils d’un homme qui récupérait les affaires dans les wagons. Il l’a aussi avertie de ne pas monter dans les camions marqués d’une croix rouge. Elle a su plus tard qu’ils “emmenaient les gens au gaz”. Son esprit est vif, enclin à la provocation. Seule Erin O’Sullivan, de la Croix-Rouge britannique, a réussi à gagner sa confiance. Elle dit que la jeune fille s’inquiète beaucoup pour ses parents et pour ses frères. Elle a eu du mal à la décourager de partir à leur recherche. Je serais d’avis de la garder ici, le temps de déterminer s’ils sont en vie. S’ils sont décédés, comme on peut le craindre, il faudra la confier à la Croix-Rouge polonaise. »
Dans ces quelques lignes, il y a une Eva qu’elle reconnaît, déterminée, lucide sur la nature humaine. Et une autre qu’elle découvre et dont le désarroi la bouleverse. Cette gamine perdue, abîmée dans son corps et dans son âme, elle aimerait pouvoir la serrer dans ses bras.
Elle espérait retrouver les siens. Elle ignorait à quel point elle était seule, dans ce carrefour de l’après-guerre.
«
En écrivant ces mots, l’émotion resurgit sous mes doigts, tiède comme un oiseau. Pourtant, il y a si longtemps que tu es une pensée, une cicatrice, qu’il me semble que tu appartiens à une autre vie. Une parenthèse de lumière et de vent.
Tu n’étais pas mon premier amour. Avant toi, j’avais aimé et perdu mes parents, mes oncles et mes tantes, mes cousins, une grand-mère chérie. Tu n’étais pas le premier à me déchirer le cœur en partant. Seulement, tu m’avais donné l’illusion que je pouvais être consolée. Le vide creusé par ton départ m’a appris quelque chose d’essentiel. J’ai compris que c’était à moi de choisir la vie ou la mort.
Il y a vingt ans que je me tais, mais aujourd’hui j’ai besoin de parler.
Te souviens-tu du premier regard que nous avons échangé ? Moi je m’en souviens, c’était un jour d’avril 1958. À l’approche du soir, un vent froid s’était mis à souffler du Vardar et la mer était mauvaise. Les derniers pêcheurs rentraient se mettre à l’abri et quelques clients frissonnaient en terrasse. J’essuyais les verres au comptoir quand tu es passé devant moi, sur le quai. Près de toi, j’ai reconnu Stavros, un des pêcheurs qui fournissaient ma mère grecque. Il te parlait avec les mains et tu tentais de le comprendre. Tout à coup, tu m’as aperçue et tu as marqué un temps d’arrêt. Il faut dire que je n’étais pas vilaine, dans l’éclat de mes vingt-deux ans ! Stavros est venu me saluer. Il m’avait vue grandir. Pour lui, j’étais Althea, la fille d’Anastasia Mavridis. Il ne se rappelait pas que j’avais porté un autre nom. Et peut-être que moi aussi, je l’avais oublié. Avant de faire ta connaissance, je préférais être une fille sans mémoire. C’était plus facile, et ça arrangeait tout le monde.
Quand je vous ai apporté une carafe de vin, Stavros m’a expliqué que tu étais charpentier de marine et que tu arrivais de Kavalla. Avant ça, tu avais vécu en Israël. Il a ajouté en riant que tu ne parlais pas le grec et que lui ne comprenait pas le juif, ce qui rendait la conversation aventureuse. Mais après un verre ou deux, j’ai su que vous aviez trouvé une langue commune en vous voyant rire ensemble. Régulièrement, je sentais ton regard s’attarder sur moi. Il me troublait.
Un peu plus tard, la bouteille était presque vide, Stavros te parlait de son bateau, avec des gestes que l’alcool rendait théâtraux, et je t’ai entendu prononcer quelques mots dans ce parler qui me remue jusqu’à l’âme. Parfois, de vieux pêcheurs aux visages tannés par la mer et le vent se criaient quelque chose dans cette langue, et mes larmes montaient avec la rapidité des vagues.
La gorge sèche, je me suis approchée de vous et je t’ai demandé où tu avais appris le