Les jours suivants, je t’ai cherché au port. Je t’ai trouvé dans l’atelier de Démétrios, tu observais la coque d’un bateau de pêche. Tu caressais le bois en fronçant les sourcils. La coque était rugueuse et rongée par le sel. Près de toi, le pêcheur attendait ton verdict avec inquiétude. Me découvrant à la porte, tu m’as demandé si je pouvais le rassurer en grec. Son bateau avait été construit avec amour. Et l’amour, as-tu ajouté, n’est jamais dépensé en vain. Je me souviens que les yeux du pêcheur brillaient de soulagement. Il avait eu peur de perdre son bateau. Il y tenait plus qu’à une femme.
Tu t’étonnais de me trouver si souvent sur ton chemin. Tu ne demandais pas comment une fille grecque pouvait parler la langue d’un peuple assassiné. Tu ne posais aucune question. J’étais aimantée vers toi, même si tu avais le double de mon âge. Je me sentais prête à te conquérir. Toi, tu gardais tes distances. Mais derrière ta réserve, je sentais que tu n’étais pas indifférent.
Te souviens-tu de notre promenade dans la ville haute ? C’était juste avant le début de la Grande Semaine. Nous avions cherché ensemble les traces des vieilles maisons ottomanes, admiré quelques moucharabiehs. Toi, l’étranger qui accostait pour la première fois à Thessalonique, tu me racontais la ville turque, la ville juive, cet âge d’or qui s’était terminé bien avant ma naissance. Toi, l’ashkénaze, tu évoquais d’une voix douce les souvenirs des dockers séfarades, qui avaient émigré en Palestine après le grand incendie qui avait consumé la vieille ville. À mesure que je t’écoutais, fascinée, c’est une autre cité qui prenait chair autour de moi, saturée de parfums, d’accents, hérissée de minarets, de synagogues et de mâts de voiliers. J’imaginais mes parents courant dans ses ruelles, entre les marchands d’épices et les femmes coiffées de toques multicolores et de tresses de perles. Une ville qui n’existait plus, dont je n’avais pas idée, mais que tu m’offrais dans les flamboiements du soleil, comme on rend sa couronne à une reine exilée.
La promenade était si belle que j’ai trouvé le courage de t’embrasser. Tu m’as repoussée doucement. Tu as dit, Je suis trop vieux. Je me suis sauvée.
Pendant la Grande Semaine, nous nous sommes évités. Pour Anastasia, ma mère grecque, c’était le moment le plus important de l’année. Elle me tournait autour, me trouvait différente. Stavros lui avait parlé de cet homme du nom de Lazar qui arrivait du pays des Juifs. Elle se méfiait, et s’étonnait que cette semaine de jeûne me coûte si peu. J’employais ce qui me restait d’énergie à prier le Christ des icônes, qui ressusciterait dans quelques jours, de te donner à moi. Dans le silence des veillées, je me préparais à t’aimer. Quelle révolution ! Jusqu’à toi, je n’avais jamais éprouvé cette fièvre. Derrière les sourires des hommes et leurs belles paroles, je voyais se refléter la cage. Toi, je devinais que tu ne m’enfermerais pas. Tu étais libre. Et même, tu te défendais de moi.
La célébration de la Pâque était ma préférée, peut-être parce qu’elle me rappelait Pessah et ses préparatifs joyeux, les tantes et les sœurs de mes parents affairées dans la cuisine. J’aidais Anastasia à confectionner des
L’émotion était si forte, mes mains tremblaient dans la farine. Anastasia l’a vue sur mon visage, mais elle n’a rien dit.
Le samedi soir, à minuit, quand la lumière du Christ ressuscité s’est embrasée dans la basilique Saint-Demetrios, j’ai senti qu’elle me brûlait corps et âme, consumant les mensonges que j’avais acceptés. J’ai laissé couler mes larmes, réchauffée par la foule qui s’embrassait autour de moi.
Après la célébration, lorsque nous sommes rentrées à pied dans la nuit, j’ai annoncé à Anastasia que, désormais, je porterais le prénom que ma mère m’avait donné.
Elle m’a coupée avec colère, C’est lui, n’est-ce pas ? Je sais que c’est lui. Il t’a tourné la tête.
Tu ne comprends pas, lui ai-je répondu. C’est mon nom.
Elle fulminait : Je t’interdis de le fréquenter. Ce n’est pas un homme pour toi.
Sur ce point, vous étiez d’accord.
Je lui ai crié que j’étais majeure. Elle ne pouvait plus m’interdire quoi que ce soit.