J’ai traversé en courant la ville illuminée, les gens dansaient dans les rues, des rires résonnaient sur la place Aristote. Des tavernes éclairées s’échappaient des chants, des notes de musique. Je t’ai cherché partout. À 2 heures du matin, je t’ai trouvé au fond d’une salle enfumée. Les yeux fermés, tu écoutais de vieux
Cette fois tu ne m’as pas repoussée. J’ai voulu partager mon nom avec toi. Tu l’as répété avec étonnement.
Ce soir-là, tu t’es rendu à la joie.
De toi, rien ne m’effrayait. Pas même tes cicatrices. Ton corps entier était marqué. À la lueur des bougies, j’ai tressailli en les découvrant. Plus tard, j’ai osé en effleurer le relief sous mes doigts, avec ma bouche. Je ne savais pas que cette histoire gravée dans ta chair nous séparerait toujours. Dès la première nuit, je me suis heurtée à cette ombre.
Ton sommeil était haché de cauchemars et de sursauts. Des larmes glissaient sur ton visage, tu gémissais dans une langue inconnue.
Un jour d’été, à l’heure de la sieste, nous sommes allés nous baigner à Chaldiki. Je t’ai regardé t’éloigner vers le large, faire corps avec l’eau. La ligne bleue miroitante recouvrait tes blessures. Je me suis assoupie dans la chaleur du soleil. Tu m’as réveillée en faisant glisser des gouttes fraîches et salées sur mon ventre brûlant.
Nous avons dégusté les
Je t’ai demandé qui t’avait fait mal. Tu as murmuré, À Treblinka. Des SS, des Ukrainiens. Tous les jours, pendant quatre saisons.
J’ai répété ce nom plein de fracas. Je ne l’avais jamais entendu. Où était-ce ?
En Pologne, m’as-tu répondu avec un visage de pierre.
Après, tu es resté longtemps silencieux.
Toi, c’était comme si tu avais emporté la guerre avec toi et qu’elle te gardait prisonnier.
Pourtant tu étais doué pour la fête, pour l’amitié. Il t’avait suffi de quelques jours pour te faire adopter par Demetrios et les pêcheurs. Le soir, quand tu étais attablé avec toute la bande, je te regardais leur raconter des histoires dans un sabir de
Je croyais pouvoir t’en guérir.
Anastasia ne m’adressait plus la parole que pour me donner des ordres, à la maison ou à la taverne. Un rien la mettait hors d’elle, elle m’envoyait me coucher comme une enfant. À peine s’était-elle éloignée que j’enjambais la fenêtre pour te rejoindre. Une nuit, son fils m’a vue regagner ma chambre avant l’aube. Il m’a traitée de pute et il a craché : Tu me fais honte.
Après le service du déjeuner, Anastasia m’a attendue. Elle m’a dit que je me déshonorais, aucun Grec ne voudrait m’épouser après ça.
Ça tombe bien, j’ai répondu. Je ne veux pas d’un mari grec.
Elle a explosé : C’est lui qui t’a tourné la tête. Cet étranger, ce Juif !
Je suis juive, moi aussi ! j’ai crié. Tu l’as oublié ?
Elle m’a giflée de toutes ses forces. Puis elle m’a fixée, pétrifiée. Ma joue cuisait, j’étais partagée entre la colère et la pitié. Elle m’a dit tout bas, Tu es ma fille. Je ne veux pas qu’il te prenne.
J’ai murmuré que je ne partirais pas.
En prononçant ces mots, j’ai réalisé, pour la première fois, que j’envisageais de m’en aller. »
— C’est bouleversant, n’est-ce pas ? Son amour pour cet homme.
La voix de Montse Trabal interrompt la lecture d’Irène. Elle revient au présent, troublée d’avoir fait intrusion dans l’intimité de cette inconnue.
— C’est elle que vous cherchez, ou c’est lui ? l’interroge Montse.
Vêtue d’une veste en patchwork de couleurs vives et d’un pantalon souple, la jeune historienne se lève pour allumer une lampe. Le ciel est barré de nuages lourds, comme si la nuit tombait au milieu de l’après-midi.
— Lui. J’avais perdu sa trace en Autriche et je le retrouve amoureux à Thessalonique.
— Il est si abîmé, observe la Catalane. En traduisant, j’avais de la peine pour eux. Leur histoire ressemble à une tragédie grecque. Et le fait qu’elle se passe dans cette ville… Vous y êtes déjà allée ?
— Jamais.
— Elle est bâtie en amphithéâtre sur la mer. Comme si la pierre et l’eau dialoguaient en permanence.
— J’aimerais la visiter. Elle abritait une importante communauté juive ?