— Importante et rayonnante ! s’écrie Montse. Du temps de l’empire ottoman, Salonique était « la Jérusalem des Balkans ». Pendant des siècles, juifs, musulmans et orthodoxes y ont vécu en harmonie. C’est cet âge d’or que Lazar raconte à Allegra, quand ils se promènent à Ana Poli, l’ancien quartier turc. C’est étonnant de voir un ashkénaze restituer à une séfarade la mémoire de ses ancêtres ! Malheureusement, la Thessalonique grecque a effacé les traces du passé juif. Imaginez… le campus de l’université Aristote a été bâti sur le cimetière juif ! Le plus grand du monde séfarade… Le maire actuel semble avoir à cœur de remettre en valeur la richesse de l’histoire multiculturelle de la ville. J’espère qu’il tiendra parole.

— Ça devait être douloureux, pour cette jeune fille, de vivre dans ce lieu qui avait effacé les siens.

— En judéo-espagnol, la lettre exprime bien cette ambivalence, répond Montse. Je ne sais pas si cela se sent dans la traduction. Si Allegra a survécu, c’est parce que cette femme grecque a risqué sa vie pour la cacher. Elle l’a adoptée et, de toute évidence, elle l’aimait comme sa fille. Mais pour la petite, le prix de la survie a été de gommer ses origines juives. Porter un nom grec, se couler dans la peau d’une orthodoxe. Allegra avait peut-être le sentiment de trahir ses parents.

— Et sa rencontre avec Lazar a fait remonter ce qui était enfoui.

— Pour employer un mot grec, je dirais que cet amour est une épiphanie, sourit l’historienne. Mais les rencontres amoureuses nous révèlent souvent à nous-même. Vous ne trouvez pas ?

— Peut-être, répond Irène en pensant à Wilhelm.

— Vous croyez que cette lettre peut vous aider à le retrouver ? lui demande Montse.

— Au moins sa trace, dit-elle. Je doute qu’il soit en vie.

Jusqu’ici, Lazar n’était pour elle qu’une silhouette tapie derrière les arbres. Grâce à Allegra, il a un corps. Un corps blessé, marqué de cicatrices, qui souffre, respire, nage et fait l’amour. Elle découvre qu’il aimait la convivialité et la vie, avec une forme d’exubérance. Comme s’il avait besoin de cette intensité pour surmonter ce qui le rattrapait chaque nuit. Elle est étonnée qu’une jeune fille ait perçu cette dualité. Même s’il est difficile de démêler la part de la femme mûre qui écrit, dix-sept ans plus tard, à un homme qu’elle aime encore.

Devenu charpentier de marine, il avait cessé de construire des lieux où les hommes s’enracinaient, pour réparer les bateaux qui leur permettaient de prendre le large. Il avait choisi de vivre dans les ports, en compagnie de ceux qui préféraient la mer au rivage.

— C’est sa fille qui vous a demandé de le retrouver ?

— Sa fille ?…

— Vous n’en êtes pas arrivée à ce passage, sourit l’historienne. Je vous laisse le découvrir. C’est une odyssée, cette lettre. Prévenez-moi, si vous retrouvez Lazar. J’aimerais savoir ce qu’ils sont devenus, tous les trois, lui dit Montse Trabal en la raccompagnant à la porte.

<p>Elvire</p>

Une fois dans son bureau, Irène décroche le téléphone pour ne pas être dérangée et reprend sa lecture.

« … pour la première fois, j’envisageais de m’en aller.

Cette terre, pourtant, me reliait à ceux que j’avais perdus. Je m’accrochais à des souvenirs qui perdaient leur éclat. Des fêtes dans la nuit saturée de senteurs, des parties de cache-cache avec mes amies de l’école de l’Alliance, les longues tablées de shabbat, la nuque de ma mère assise au piano. Avais-je vraiment été cette petite fille insouciante et choyée ?

Pendant des années, j’ai attendu leur retour. Parfois, il me semble avoir passé mon enfance à guetter l’arrivée des passagers du Simplon-Orient-Express. C’était le train que mon père avait emprunté durant des années, pour aller vendre ses tissus dans les capitales d’Europe. Quand j’étais petite, ma mère et moi allions le chercher et je me précipitais dans ses bras, reniflant dans son cou ce parfum de cuir et de tabac qui est resté pour moi l’odeur du voyage. Après la guerre, les trajets du Simplon-Orient-Express s’étaient espacés. Le monde était coupé en deux, certains pays refusaient désormais d’être traversés. À Thessalonique, son arrivée était toujours un petit événement.

Quand il entrait en gare, mon cœur cognait. Les voyageurs qui en descendaient arrivaient de Paris, de Venise, de Vienne ou de Belgrade. Je détaillais ces hommes d’affaires et ces touristes, ces jeunes mariés en lune de miel. J’admirais leur élégance, leurs bagages griffés. Mais ils n’étaient pas eux. Ils me dépassaient sans me voir.

Un soir d’hiver, Anastasia m’a trouvée sur le quai, brûlante de fièvre. Elle m’a enroulée dans son manteau et ramenée à la maison. Elle m’a fait couler un bain, m’a couchée dans son lit et veillée jusqu’à ce que la fièvre tombe. J’avais douze ans.

Le lendemain, elle m’a dit : Tu es grande maintenant, je peux te dire la vérité. Tu te souviens du jour où ta mère t’a confiée à moi ?

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