M.E. Vous, vous êtes restée…

E.V. Je n’ai jamais cru que ma vie serait mieux ailleurs. Je savais que ça ne changerait rien. Et puis j’aimais mon travail. D’autres ont choisi de rester, comme le Cerveau. On se comprenait. On n’avait pas besoin de faire semblant.

M.E. Et votre famille, vous l’avez retrouvée ?…

Epstein pose cette question avec détachement, bien qu’il sache qu’elle est brûlante.

Le silence qui suit vibre longuement dans l’air, saturé de parasites.

E.V. Il n’y a rien. Comme s’ils n’avaient jamais existé. Tu sais qu’il n’y avait même pas de listes, pour les transports du ghetto de Varsovie vers Treblinka ? Ils étaient effacés avant même d’arriver.

M.E. Ils ne figurent sur aucune liste ?

E.V. Non. Quand ils ont commencé à déporter tout le monde, mon père et ses amis ont fabriqué une cachette pour mes grands-parents, dans le grenier, au-dessus de leur appartement. Il était chargé de les ravitailler, même si on crevait tous de faim. Un matin il est monté les voir, il a trouvé la fausse cloison arrachée, le fauteuil roulant renversé… Une voisine lui a dit qu’un policier juif du Judenrat était venu avec des Trawniki[4], ils savaient où chercher. Ils ont jeté mes grands-parents dans une charrette avec les « intransportables », on les a assassinés au cimetière juif. Mon père ne voulait pas qu’on l’apprenne, mais on vivait dans une seule pièce. Je l’ai entendu le raconter à ma mère.

Le regard de Lucia Heller ne cille pas. Elle écoute, et chaque parole tombe au fond d’elle comme dans un puits.

M.E. Vos parents ont échappé aux déportations ?

E.V. Ils ont été tués pendant l’insurrection du ghetto. Mes frères aussi. Je ne sais pas où, ni comment… Pardon, je ne peux pas continuer.

La douleur dans la voix d’Eva déchire Irène.

D’une voix douce, Mark Epstein s’excuse à son tour. La bande s’arrête sur un bruit sourd. L’enregistrement reprend un peu plus loin.

M.E. Comment avez-vous réussi à sortir du ghetto ?

E.V. Mes parents avaient une amie de l’autre côté du mur. Elle connaissait un réseau qui faisait passer les enfants du côté aryen. Une fois dehors, le réseau les cachait chez quelqu’un, ou dans un couvent. Il fallait parler polonais, connaître les prières catholiques et ne pas avoir l’air trop juif. Mes frères ne parlaient que le yiddish. C’étaient deux petits bruns très bouclés, ils n’avaient pas le bon physique. Moi je pouvais faire illusion. Une Juive de Dresde avait habité avec nous dans le ghetto, elle m’avait donné des cours d’allemand. Et je parlais couramment polonais. Pendant des semaines, ma mère m’a forcée à apprendre les prières, à répéter les gestes de la messe. Je détestais ça, je ne voulais pas aller vivre chez les goyim.

M.E. Vous compreniez que c’était une question de vie ou de mort ?

E.V. Qu’est-ce que tu crois ?…

La question claque comme une gifle. Irène peut imaginer le regard qui l’accompagne.

E.V. On vivait avec la mort. Tous les jours. Des cadavres dans la cage d’escalier, dans la cour, sur le trottoir d’en face. On n’avait pas le droit de sortir, la rue était trop dangereuse. Quand les déportations ont commencé, on devait rester immobiles pendant des heures, pliés comme des contorsionnistes. Ne pas pleurer, respirer doucement. On guettait les bruits de pas, les aboiements. La peur était là tout le temps. J’avais douze ans, j’écoutais les conversations des adultes. Je savais qu’aller à l’Umschlagplatz, c’était la mort. Je le savais, mais je ne voulais pas les quitter. Ma mère m’a pas laissé le choix. Une nuit, un homme est venu me chercher. C’était au début de l’hiver 1943, il m’a emmenée par les égouts. On a marché des heures dans l’obscurité. Parfois on rampait dans l’eau noire, je m’accrochais à son manteau. On a fini par ressortir de l’autre côté de la ville. J’étais trempée, je grelottais. Quelqu’un m’a enveloppée dans une grande cape et cachée dans le coffre d’une voiture. Je me souviens juste de la peur, et de la faim. On m’a confiée à une inconnue, avec d’autres enfants. Elle m’a donné un bain. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour nous consoler. Tous les gamins pleuraient, c’était sinistre.

M.E. Combien de temps êtes-vous restée chez elle ?

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