E.V. Je ne sais pas. Peut-être deux semaines. Un matin, une jeune fille m’a emmenée avec elle. Je l’appelais Kasia, elle appartenait à un réseau de résistance. Elle m’a donné un certificat de naissance au nom de Renata Sliwa, et une
M.E. Où habitait-elle ?
E.V. À Wola, à l’ouest de Varsovie. C’était une garce, elle m’engueulait du matin au soir. Elle avait peur que j’attire l’attention des voisins, alors elle m’obligeait à rester dans ma chambre toute la journée, volets fermés. Elle ne m’aimait pas, mais elle avait besoin de l’argent que lui versait le réseau. Pour moi, c’était pire que le ghetto. Un dimanche, elle est allée à la messe de Pâques. J’en ai profité pour m’enfuir. J’ai marché vers le centre-ville.
M.E. Vous vouliez retourner dans le ghetto ?
E.V. Oui. Je me disais que j’arriverais bien à retrouver la bouche d’égout. De très loin, j’ai vu la fumée dans le ciel. En approchant, j’ai compris que l’insurrection avait commencé. Il y avait des blindés partout, des soldats armés jusqu’aux dents. Le pire, c’était les Polonais attroupés, au spectacle. Certains jubilaient qu’Hitler les débarrasse des youpins. D’autres se moquaient de la Wehrmacht, qui envoyait des chars et une armée pour triompher d’une poignée de Juifs affamés. Moi… J’aurais voulu traverser le mur pour me battre avec eux.
M.E. Votre père était parmi eux ?
E.V. Non, il était incapable de se battre. C’était un intellectuel, un humaniste. Il organisait des soirées culturelles dans le ghetto, des concerts, des cours clandestins… Ma mère était plus rigide. Pour moi, elle incarnait le règlement ! Je détestais me plier aux règles. Mon père me défendait toujours. Quand ils ont commencé à déporter les gens, ça l’a brisé. Tous les jeunes du comité d’immeuble ont été envoyés à Treblinka. Tous nos voisins, nos amis, les uns après les autres. Mon père a perdu tout espoir, il était l’ombre de lui-même. Ma mère c’est le contraire, la colère l’a redressée. Elle est devenue le chef de famille. Elle vendait nos derniers souvenirs contre un peu de nourriture. Elle a même vendu sa robe de mariage à des Polonais qui marchandaient sans scrupules. À la fin, elle a rejoint l’Organisation juive de combat. Pendant qu’elle mettait en place mon exfiltration, elle participait à des rendez-vous clandestins pour préparer l’insurrection.
M.E. Elle était très courageuse…
E.V. Oui. C’était étrange, comme si elle était devenue quelqu’un d’autre. Que je découvrais. Agir la rendait forte. Elle n’avait plus peur. Elle est même arrivée à me faire croire qu’ils pouvaient gagner, et qu’elle viendrait me chercher après. Pour que j’accepte de partir. Elle savait qu’ils n’avaient pas une chance…
Irène et Lucia sortent fumer dans le parc. Elles frissonnent sans manteau, mouillent leurs chaussures dans la neige fraîche. Chacune pense : Seule, je n’y arriverais pas. Puis elles retournent dans la salle, comme dans une crypte où résonne, à travers la voix d’Eva, celle d’un monde détruit.
L’enregistrement reprend son cours. Le timbre d’Eva est plus ferme, et c’est elle qui interroge, comme si elle reprenait le pouvoir :
E.V. Pourquoi vous faites ça ? À quoi ça sert ? La Pologne est un cimetière et ça n’intéresse personne.
M.E. Peut-être… Pour éviter qu’ils disparaissent. Grâce à votre témoignage, ils continueront à vivre.
E.V. Vous croyez ?…
M.E. Je l’espère.
M.E. Devant le ghetto, qu’est-ce que vous avez fait ?
E.V. Je ne pouvais pas approcher, ça grouillait de policiers et de soldats allemands. Kasia m’avait prévenue que des maîtres chanteurs restaient à proximité du mur pour repérer les Juifs. Si j’étais en danger, je devais me rendre dans une mercerie de la rue Mostowa, et demander le ruban bleu que ma mère avait commandé. La vendeuse m’a fait attendre des heures dans la remise, et puis Kasia est venue me chercher. Pendant quelques jours, elle m’a cachée dans sa chambre sous les toits, mais c’était trop risqué. Elle m’a emmenée à Praga, sur l’autre rive de la Vistule. Une veuve avait accepté de me prendre chez elle. Filomena, elle s’appelait. Comme sa maison n’avait pas de vis-à-vis, elle me laissait profiter du jardin. Elle était très pieuse, elle espérait me convertir. Elle me répétait : « Le Seigneur t’envoie ces épreuves pour sauver ton âme. »
M.E. Elle a réussi ?