— Je comprends, mais ça me rend triste. Nous sommes si peu nombreux… Nous l’aurions aimée de toutes nos forces. Cet enregistrement, vous pourriez m’en faire une copie ? Je voudrais le faire écouter à mes enfants, quand ils seront grands.

— Bien sûr. Venez, j’ai d’autres choses pour vous.

— Vous qui l’avez connue, elle était comment ? lui demande la jeune femme au bas du grand escalier.

Féroce est le mot qui lui vient. Elle le prononce avec tendresse.

— J’aime comme vous parlez d’elle, répond Lucia. Vous étiez très proches, n’est-ce pas ?

— Aussi proche qu’elle le permettait. Elle se livrait très peu, vous savez. Elle gardait une distance. Sauf avec son chat !

En prononçant ces mots, elle se souvient de la photo que son fils avait volée, un dimanche où Eva les avait invités à déjeuner. La vieille chatte tigrée avait fugué à leur arrivée. Elle avait fini par rentrer et sauter de la fenêtre sur les genoux de sa maîtresse. Hanno avait immortalisé l’instant avec son appareil photo. Elle retrouve le cliché dans le tiroir de son bureau. Elle aime ce portrait parce que l’animal invite, sur le visage d’Eva, une douceur malgré elle.

Elle dit : « La voilà. »

Après le camp, avant la maladie. C’est ainsi qu’elle la garde, qu’elle l’a gravée dans sa mémoire.

— Elle est belle, murmure Lucia.

Le chat ronronne sur ses genoux, en terrain conquis. Eva ébauche un sourire de capitulation.

Irène étale d’autres photos sur le bureau, des clichés sépia d’un autre temps, mystérieux de ce qu’ils trahissent. Les jeunes filles en fleur assises sur les marches ont dans le regard une fragilité poignante. Des couples dansent au bal de Noël 1947, près d’un homme appuyé sur ses béquilles. Sous la bannière de l’International Tracing Service, Eva relève le menton d’un air de dire : « Eh bien, quoi ? » Sur une autre photo, elle vient de gagner la compétition de natation. Sa maigreur en maillot, ses jambes de sauterelle. Sur tous les clichés, ce mélange de joie affichée et de mélancolie diffuse, comme un boitement qu’on s’appliquerait à cacher. Plus loin, Eva pose à côté de ses collègues pour le réveillon 1965. Elle a trente-cinq ans, calcule Irène, mais fait beaucoup plus jeune. Et beaucoup plus vieille.

Lucia scrute ses traits avec émotion.

— Ceux qui sont à côté d’elle, ce sont des anciens déportés ?

— Pas tous, répond Irène. Mais ils avaient en commun d’avoir tout perdu. Celui-ci, sur la droite, est un ancien pilote. On l’appelait le Cerveau. J’ai toujours pensé qu’il était amoureux d’elle.

Lucia le trouve séduisant.

— Ces gens, c’était un peu comme une famille pour elle ? interroge-t-elle, songeuse.

Irène se demande si le mot aurait blessé Eva.

— Je ne sais pas.

— Je suis heureuse qu’elle n’ait pas fini sa vie seule.

— Elle n’était pas seule, la rassure Irène, bien qu’elle sache que c’est aussi un mensonge.

En traversant le parc, Lucia lui confie qu’elle a obéi à une impulsion profonde. Elle l’a fait contre le silence des siens, celui de son grand-père. Ce silence se dressait comme un mur, il était fait de terreur et d’un chagrin inexprimable. Elle n’avait pas l’intention de le briser, dit-elle, mais de se relier à ceux qui n’étaient plus là, de les écouter. Elle sait qu’elle en sera changée, même si elle redoute la part d’ombre de ces vies ravagées. Craint de ne plus aimer ses enfants que dans l’angoisse de les perdre.

— Quand mon fils est né, répond Irène, je rêvais de son minuscule cadavre et je me réveillais en larmes. Aujourd’hui, j’ai peur qu’on le blesse, qu’on lui fasse du mal. Ça me réveille la nuit. Aimer rend fort et fragile. Eva se défendait contre l’attachement, mais elle était désarmée par l’amour de son chat. Sans amour, à quoi ressembleraient nos vies ?

— Elles seraient sèches, dit Lucia.

— C’est pour ça que vous êtes allée à leur rencontre. Désormais ils font partie de vous. Ne laissez pas leur mort éclipser leur vie.

Irène s’entend prononcer ces mots, comme si elle se parlait à elle-même. Elle se sent privilégiée d’avoir connu Eva. Elle gardera, près du portrait au chat, l’adolescente du ghetto de Varsovie, la jeune fille fluette qui traquait les anciens nazis. Celle qui ne se laissait intimider par personne, mais ne pouvait évoquer ses petits frères sans que la blessure affleure.

Elle regarde la jeune femme s’éloigner vers le portail, le vent du soir fait trembler la plume de son chapeau. Avant de disparaître, Lucia se retourne et lui sourit.

<p>Piotr</p>

— Tu as essayé de les séparer ?

Henning hoche la tête avec lassitude :

— On met une heure et demie à les endormir, ils font un cycle de sommeil et se réveillent inconsolables. Au milieu de la nuit, je ne me rendors pas. Je pense au réchauffement climatique, à l’extinction des espèces, à l’élection de Trump… À tout prendre, je préfère que les jumeaux fassent la java entre 21 heures et 2 heures du matin.

— Refais-toi un café, va, lui dit-elle avec compassion.

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