Elle se souviendra qu’elle devait retrouver Janina dans un restaurant derrière la place Pilsudski, et qu’elle était en retard. En chemin, Hanno lui a envoyé un sms pour lui demander son avis sur une pyramide en bois qu’il avait repérée pour Antoine au marché de Noël, à Berlin. Elle a jeté un regard distrait à la photo, pianoté «
Elle se souviendra que Janina était triste qu’elle reparte, mais heureuse qu’elles aient partagé tant de moments importants, parfois terribles. Elle disait, C’est passé vite, et même si Irène en convenait, elle éprouvait du soulagement à l’idée de laisser derrière elle ce pays couturé, encore à vif. Elle avait besoin de digérer les émotions de ces derniers jours, de s’accorder un peu de détente avec Antoine et Hanno. En pensée, elle y était déjà. Une effervescence la gagnait, chassant la tristesse qui l’avait envahie à Treblinka. Elles ont bu des cocktails, parlé de choses légères. Peut-être qu’elle a évoqué Stefan, l’alcool aidant. Elle ne pourrait en jurer.
— Tu reviendras ? lui a demandé Janina en sortant du restaurant.
Elle a promis, elle avait la sensation de n’être qu’au début de son voyage. Pour ne pas se quitter tout de suite, elles ont marché jusqu’à la tombe du soldat inconnu. Quelques touristes guettaient un signe de lassitude sur le visage impassible des soldats. Janina lui a demandé à quelle heure était son vol. Elle a sorti son téléphone, choquée de voir tous ces appels en absence. Son frère aîné, qui ne lui téléphonait jamais, Myriam et Antoine avaient cherché à la joindre plusieurs fois. Antoine lui avait envoyé un sms à 20 h 30 : « Je viens d’écouter les infos. Comment allez-vous ? »
Son sang s’est figé, elle l’a rappelé.
Un camion venait de foncer tous feux éteints sur un marché de Noël de Berlin, renversant tout sur son passage. À cette heure, on dénombrait au moins douze morts et une cinquantaine de blessés. Le camion noir était immatriculé en Pologne, comme un clin d’œil macabre.
Elle a tenté de joindre Hanno sans y parvenir. Des dizaines de fois, à en devenir folle de peur. Autour d’elle on s’efforçait de la calmer, Janina lui parlait mais elle n’entendait pas. Tout se confondait dans un brouillard rouge. Elle voulait qu’on l’emmène à la gare, à l’aéroport. Il n’y avait plus de vol ni de train pour Berlin. Elle fumait cigarette sur cigarette, rappelait Myriam, Wilhelm et Hanno, tombait sur leur répondeur. Janina lui a proposé d’aller au Sofitel, juste à côté, elles pourraient patienter au chaud. Mais cette peur qu’elle couvait depuis la naissance de son fils était en train de la dévorer. Face à elle il n’y avait rien qui tienne, rien à quoi se raccrocher. Au bout du fil, Antoine se voulait rassurant : Si Hanno était parmi les victimes, ils t’auraient déjà prévenue. Le réseau téléphonique est saturé, il faut attendre.
Elle ne cessait d’actualiser le fil d’information sur son téléphone. On ne disait rien sur les morts, les blessés. Une étudiante anglaise témoignait au micro qu’elle buvait un vin chaud avec des amis près d’une baraque quand ils avaient entendu des chocs sourds, des cris. L’incrédulité vibrait dans sa voix.
Pris en otage par le terroriste, le chauffeur polonais avait essayé d’arrêter l’agresseur. On avait retrouvé son corps dans la cabine. Le tueur avait disparu dans l’obscurité du Tiergarten. La traque commençait.
Elle gardera le souvenir d’une veille interminable dans le salon du Sofitel, suspendue à son téléphone comme à une balise de détresse. Le sms de Myriam était arrivé à 22 h 35 : « Ils vont bien, ils sont à Schöneberg, chez la cousine d’Hermine. Benjamin est en route pour Berlin. Le réseau téléphonique est saturé, tu peux leur écrire sur Messenger. »
Elle avait un compte Facebook mais n’y allait jamais, elle n’avait même pas chargé l’application sur son téléphone. Elle avait oublié son mot de passe. Quand elle est enfin parvenue à ouvrir Messenger, elle découvre les messages de son fils : « On va bien Maman, ne t’en fais pas. J’essaie de te joindre mais ça ne marche pas. Toby, Leni et Hermine sont avec moi, on est chez la cousine d’Hermine. »
« Je n’arrive pas à t’appeler, le réseau est saturé. J’espère que tu ne t’inquiètes pas trop. Je t’embrasse. »
« J’espère que tu vas bien. Je t’ai envoyé des sms mais je n’ai pas l’impression que tu les reçois. On est toujours chez Lotte, on va y passer la nuit. »
Elle pleurait de soulagement tandis que ses doigts trébuchaient sur les touches. Janina l’interrogeait du regard. Elle a souri à travers ses larmes : Il va bien.
— Je crois que tu as besoin d’un verre.
La Polonaise a commandé deux vodkas qu’elles ont bues cul sec ; la recette d’Agata pour chasser le malheur.
— Tu vas changer ton vol ?
Elle a hoché la tête. Elle prendrait le premier avion pour Berlin.
— Ce qui est affreux avec les enfants, a-t-elle murmuré, c’est qu’on ne peut pas les protéger.