Le camp s’étendait sur vingt-cinq hectares. Un terrain sablonneux, délimité par les haies de feuillage, les chevaux de frise et les miradors. De l’extérieur, on ne distinguait que les barrières vertes et les tours de guet, le haut des baraquements en bois. Elle étudie le plan, essaie de s’en représenter les dimensions sans y parvenir. Un rempart de sapins a proliféré tout autour ; on dirait qu’ils montent la garde.
Irène pense à la forêt en marche de Macbeth, vengeant le meurtre des innocents.
Le froid la gagne.
À travers le silence, elle ressent la vibration des êtres dont ce lieu est la tombe. Leur solitude et leur terreur. Elle laisse sa prière monter vers eux.
Plus tard, elle marche jusqu’au parking. Dans le petit musée attenant, un article du quotidien local est illustré de la photo d’un beau vieillard. Elle interroge le gardien, Qui est-ce ?
— Samuel Willenberg. Le dernier survivant de la révolte ! répond-il en anglais en roulant les r.
— Le dernier… ? demande-t-elle.
Il hoche la tête. Il venait souvent ici. C’était un grand monsieur, un artiste.
Son cœur se serre à l’idée que les derniers témoins sont morts. Les héros du soulèvement. Lazar a emporté ses secrets avec lui.
Une maquette du camp occupe la vitrine centrale. On la doit à Jankiel Wiernik, un survivant polonais. Elle s’attarde sur son portrait : cheveux blancs, oreilles en pointe et regard noir perçant, moustache de cosaque. Il avait cinquante-trois ans quand on l’a raflé dans le ghetto de Varsovie. Qu’il ait survécu relève du miracle. Heureusement pour lui, les SS avaient besoin d’un charpentier qualifié. Il a construit sans relâche des miradors, des baraques, un zoo. D’abord affecté au commando des trieurs, Lazar a dû plus tard intégrer son équipe. En tant que maître charpentier, Wiernik était le seul travailleur juif autorisé à circuler dans tout le camp. Il est devenu le rouage central de la révolte.
Cette maquette est la copie de celle qu’il a réalisée pour le procès Eichmann. Irène fixe les montagnes d’affaires dans la cour. Elle en a lu des descriptions en imaginant Lazar courbé, courant d’un tas à l’autre sous les coups, les invectives, classant à la hâte chaque objet par catégorie, déchirant les ourlets, fouillant les poches, refermant les valises et nouant les ballots, tout ça sans penser, car penser à ces piles c’était mourir. Maintenant elle imagine ces entassements de vêtements de toutes tailles et de toutes sortes, chaussures liées par paires, cannes, béquilles, chapeaux et montres à gousset, ustensiles de cuisine,
Elle le voit se pencher vers le pierrot de tissu.
Aucun enfant n’a survécu à Treblinka. Leurs derniers trésors ont été donnés à des petits Allemands. Mais Lazar a sauvé ce pierrot. Il l’a dérobé aux assassins.
Elle ouvre le livre de Sereny, retrouve la page qu’elle a cornée. Un survivant tchèque confie à la journaliste qu’à la fin de l’hiver 1943, les convois se sont raréfiés : «… et un jour il n’est plus rien resté. Vous ne pouvez pas imaginer ce que nous avons ressenti quand il n’y a plus rien eu. Vous comprenez, les
Irène songe que, pour Lazar, le pierrot était peut-être un talisman.
Elle rejoint la dame au chapeau devant les vitrines qui exposent des objets exhumés des profondeurs du site. Il y a deux ans, une équipe d’archéologues britanniques a retrouvé les fondations des anciennes chambres à gaz, quelques carreaux de faïence qui tapissaient les murs. Des ossements, des cheveux. Une bague en forme de fleur, un pendentif rouillé, un peigne aux dents cassées.
— Ils voulaient les effacer de la surface de la terre, lui dit l’inconnue. Ils n’ont pas entièrement réussi.
Quand elles ressortent, il neige à gros flocons. Cette fois, Irène accepte de partager un taxi. Le trajet leur permet de faire connaissance. L’inconnue s’appelle Ruth Greenberg, elle vit à Tel Aviv. Sa mère a grandi près d’ici. Elle a perdu tous les membres de sa famille à Treblinka. Elle venait chaque année, parfois Ruth l’accompagnait. Elle est morte il y a deux ans, alors Ruth s’est résolue à faire le voyage seule. Elle est soulagée d’avoir dit le Kaddish pour ses disparus.
— Et vous, ma chère, qui avez-vous perdu
Plus tard, elle se souviendra que Ruth Greenberg a noté le nom de Lazar Engelmann sur un petit agenda en cuir noir. Qu’elles ont échangé leurs adresses et que la dame au chapeau l’a invitée à venir la visiter un jour en Israël.