— Quand je regarde les photos de Solidarność, je ne vois que des hommes. Pourtant, nous étions nombreuses à soutenir le syndicat. Sans nous, qui aurait trouvé les planques et les vivres ? Qui aurait relu et imprimé les articles pour les faire passer à la presse étrangère ? Mais tu vois, on nous a effacées de l’histoire. Quand j’avais l’âge de Julka, j’étais fière d’appartenir à un pays où les femmes combattaient comme les hommes. Ça ne me dérangeait pas de rester en retrait. Mais peut-être qu’à force de préférer l’ombre, on s’est habituées à ne pas compter. Et que les hommes ont pris l’habitude d’ignorer nos besoins, nos désirs. Roman, si tu venais marcher avec nous, tu verrais d’anciennes Résistantes défiler avec leurs médailles. Tu les entendrais crier : « On ne s’est pas battues pour que nos petites-filles soient privées de leurs droits. »

Dans sa voix, Irène entend la révolte de Sabina. Sa tendresse pour les nouvelles générations, sa vigilance.

Esquivant l’attaque, Roman va chercher le dessert. Julka en profite pour embrasser sa grand-mère.

— Je ne peux pas avoir d’enfant, c’est mon grand chagrin, murmure Janina. Mais je pense qu’on ne devrait forcer aucune femme à être mère.

Irène est touchée par sa droiture, la pudeur avec laquelle elle confie cette douleur.

Elle ne peut envisager sa vie sans Hanno.

Elle regarde ces trois femmes à des âges différents de la vie, qui aiment leur pays avec rage, avec espoir. Elle imagine Wita et Sabina, assises près d’elles.

<p>Lazar</p>

Dans le compartiment, Irène remarque une voyageuse d’un certain âge, vêtue d’un manteau gris ceinturé et d’un chapeau de feutre noir. Lorsque leurs regards se croisent, l’inconnue lui rappelle Audrey Hepburn à la fin de sa vie. Se rendent-elles au même endroit ? La campagne défile derrière la vitre, champs couverts de neige, lumière brumeuse. Après le tumulte de Varsovie, ce trajet solitaire la prépare à son dernier rendez-vous polonais.

Quel sentiment étrange de rouler sur la voie que le convoi de Lazar a empruntée en 1942, à travers des paysages qui n’ont pas dû beaucoup changer.

La voyageuse au chapeau descend derrière elle en gare de Małkinia Górna. Sur la voie d’en face, un train de marchandises aux wagons rouillés arrête leur regard. Irène a eu un grand-père cheminot. Enfant, elle aimait jouer avec ses frères près des voies ferrées. Aujourd’hui, elle leur trouve l’air lugubre.

Entre l’été 1942 et l’automne 1943, des trains de déportés sont passés par ici. Parfois, ils restaient à quai toute la nuit. À certaines périodes, c’était un défilé incessant de convois qui arrivaient chargés à bloc et repartaient vides quelques heures plus tard. Les cadres nazis avaient besoin d’un réseau ferroviaire pour acheminer facilement ceux qu’ils appelaient la cargaison. Et d’un site à l’abri de la curiosité. Dans cette région, les routes étroites sont cernées de forêts, de terres marécageuses. On n’y croise que des villages, et quelques fermes.

Sur le parking, un taxi attend la dame au chapeau.

— Vous allez au camp ? demande-t-elle en anglais à Irène. Venez !

Dans sa voix chaleureuse, elle décèle un accent. Elle la remercie, elle préfère marcher.

— Il fait très froid, s’inquiète l’inconnue.

Irène lui montre en souriant la parka noire que Janina lui a prêtée. Le taxi repart sans elle.

Le GPS de son téléphone indique le mémorial à moins de huit kilomètres.

À Małkinia, les convois repartaient vers le sud. Plus loin, le train bifurquait à un embranchement qui n’existe plus et s’enfonçait dans les bois. Les arbres étaient si proches de la voie que les mères hissaient leurs petits pour les leur montrer. En tendant les doigts à travers les barbelés de la lucarne du wagon, ils pouvaient presque les toucher. Les jeunes enfants du ghetto n’avaient jamais vu de forêt.

Elle marche longtemps, la neige crisse sous ses pas et sa respiration la brûle. Son regard embrasse un horizon de neige et de boue, des lignes d’arbres nus. Après avoir pris un pont sur le fleuve Bug, Irène s’écarte de la route. La pancarte TREBLINKA lui fait un choc. L’idée qu’un village de ce nom existe, que des gens y vivent, comme ils y ont toujours vécu. Les maisons en bois sont d’époque. Elle croise une vieille femme emmitouflée dans un manteau sans forme. Elle était sans doute enfant, lorsque le commandant du camp a fait venir deux excavatrices pour vider les fosses communes, ordonnant à ses esclaves juifs d’aligner les cadavres sur des grills pour les brûler. Les jours de vent, on respirait la puanteur des bûchers à des kilomètres. La vieille la fixe sans aménité, à croire qu’elle déchiffre ses pensées.

Le mémorial n’est plus qu’à quatre kilomètres.

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