Irène ignore quand la gare de Treblinka a été détruite. À la fin des années soixante-dix, lorsque Claude Lanzmann est venu faire des prises de vue pour Shoah, elle existait encore. Dans le livre qu’elle a apporté dans son sac, le chef de gare raconte à Gitta Sereny qu’il comptait les convois de déportés pour informer l’Armée de l’intérieur, notant scrupuleusement le nombre de prisonniers écrit à la craie sur chaque wagon. Il a dénombré plus d’un million de victimes. Quelques milliers de tziganes, tous les autres étaient juifs. Pour chaque train, trente à soixante wagons. On ne pouvait en faire tenir que quinze ou vingt sur la rampe du camp. Le reste attendait en gare, les déportés crevant de soif, de chaud ou de froid, en fonction de la saison. Au début, quelques femmes de cheminots venaient avec leurs enfants apporter de l’eau aux prisonniers. Mais très vite, les supplétifs lituaniens perchés sur les wagons – qu’on appelait les chiens à sang – ont commencé à tirer pour les écarter. Elle imagine les mômes grandir avec ça. L’enfance fracturée par une réalité impensable. Les corps de ceux qui tentaient de fuir, abattus sur le quai. La peur. L’odeur et le brouillard glauque qui montaient du camp. Le chef de gare précise que les gens en tombaient malades. Elle pense à son grand-père, qui était cheminot en France à la même époque. Aurait-il envoyé ses enfants donner à boire aux déportés ? Il n’évoquait jamais l’Occupation.

À mesure qu’elle se rapproche, la muraille noire des arbres ferme l’horizon. Leur obscurité l’enserre. Elle longe la voie ferrée jusqu’à l’ancienne bifurcation. Le tronçon que les nazis avaient ajouté n’est plus qu’un chemin à travers bois. Elle s’y engage, saisie par un parfum de terre moisie et de résine. Ses bottes écrasent les aiguilles de pin, dérapent sur la neige glacée. Éraflent le silence. Les cimes des grands pins oscillent légèrement. Leurs troncs rouges embrasent la futaie, comme si la lumière sourdait de ses profondeurs. C’est un lieu habité, dont la force intimide. Les arbres coupés pour construire des baraquements et des miradors ont laissé place à des rejetons vigoureux. La forêt gagne sur le camp. Elle est le linceul des morts.

Plus loin, des barres de granit figurent les traverses de la voie fantôme. Tout a été détruit par les assassins. Des fondations de pierre marquent l’emplacement de la rampe. Ici, se dit-elle, les couples et les familles étaient encore ensemble, pour quelques mètres. Passé la porte, on les séparait pour toujours.

Les hommes se déshabillaient dans la cour, les femmes et les enfants dans un bâtiment sur la gauche. Quand ils étaient nus, les Allemands sélectionnaient quelques hommes jeunes et solides. C’est là que Lazar a dû être choisi. A-t-il tremblé, quand le SS lui a ordonné de se rhabiller et de le suivre ? Il ignorait qu’on venait de lui accorder un sursis. N’avait pas idée du prix qu’il devrait payer pour rester du côté des vivants. Déjà on l’arrachait aux siens. Elle pense à ce détenu qui évoque devant ses camarades le moment où il a vu s’éloigner sa femme et son petit garçon. Des mois plus tard, dans l’obscurité d’un baraquement, il se souvient qu’il avait peur que son fils attrape un rhume. Un rhume, répète-t-il, sonné.

Lazar et sa famille arrivaient de l’Ouest, on les avait sans doute accueillis par des paroles rassurantes : Après le bain, on vous donnera du travail. Dépêchez-vous, l’eau va refroidir. Ne vous inquiétez pas, vous retrouverez vos affaires. On leur avait distribué un morceau de savon et une serviette, afin qu’ils marchent confiants vers le piège. Plus tard, Lazar a découvert comment on traitait les rescapés faméliques des ghettos de Pologne, pleins d’appréhension. Pour ne pas leur laisser le temps de penser, les SS les terrorisaient dès la descente du train. Ils couraient pour échapper aux coups, aux chiens, jusqu’aux chambres à gaz.

Mais d’où qu’ils viennent, ceux qui débarquaient vivants sur cette rampe étaient morts deux heures plus tard.

Dépassant l’entrée du camp, Irène se dirige vers le mémorial de pierre qui marque l’emplacement des anciennes chambres à gaz. À l’époque, le chemin en pente douce qui y conduisait était entièrement dissimulé par de hautes clôtures de barbelés et de branches de sapin serrées. Les SS l’appelaient la route du ciel. Il formait un coude, de sorte que les victimes ne découvraient qu’au dernier moment le bâtiment surmonté d’une étoile de David, maquillé en bain rituel juif. Elle a lu que les hommes étaient tués en premier. Les femmes et les enfants attendaient nus dehors. L’hiver, les pieds des petits gelaient. Les mères devaient les décoller du sol.

Autour du mémorial, des pierres innombrables se dressent dans un champ de neige. Chacune représente un shtetl ou une ville dont les habitants juifs ont été assassinés ici. Plus loin, elle reconnaît la femme au chapeau, immobile, la tête légèrement inclinée. Pas un battement d’aile. Elles sont seules dans ce calme saisissant.

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