On l’installe dans une salle où d’autres chercheurs travaillent dans un silence monastique. Elle enfile les gants de manipulation. Plusieurs boîtes ont été disposées à son intention. Elles contiennent les témoignages du procès Kurt Franz, qui a commencé en octobre 1964 à Düsseldorf. Pendant près d’un an, on a jugé dix SS du centre de mise à mort de Treblinka. Le onzième inculpé est mort avant le début du procès. Le plus gros poisson était Kurt Franz, le dernier commandant du camp. À l’époque, il était si apprêté que les détenus le surnommaient Lalka, la poupée. Une poupée qui inventait toujours de nouveaux jeux pour faire souffrir avant de tuer. Après la guerre, Lalka a repris son métier de cuisinier à Düsseldorf, où il a coulé des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’on vienne l’arrêter. Chez lui, les policiers ont découvert un album de photos de Treblinka, intitulé Schöne Zeiten, « Le bon temps ». Il l’avait fait durer autant que possible, avant d’aller chasser les partisans du côté de Trieste.

Parmi les hommes assis sur le banc des accusés, un ou deux avaient parfois eu un geste humain. Ils frappaient les détenus sans faire de zèle ou à contrecœur. Cette nuance leur donnait l’air d’agneaux au milieu des loups. Ils s’étaient montrés obéissants, espérant se planquer là assez longtemps pour échapper au front. Le centre de mise à mort avait fonctionné jusqu’en octobre 1943. Pendant quinze mois, la cruauté y avait été la règle, l’humanité l’anomalie. Quelques dizaines de survivants étaient là pour en témoigner, dont Lazar.

Lire son témoignage en allemand donne à Irène la sensation de se pencher sur la surface d’un lac opaque. Elle n’en distingue qu’une nappe sombre et mouvante. Dessous, il y a un gouffre qu’elle ne peut concevoir. Lazar arrache ses mots à cet abîme. Ils ne tremblent pas, se posent comme des lames sur le silence.

Il raconte la foule à l’arrivée des trains. Il se revoit dans cette foule. Hébété, enregistrant l’image de ces montagnes d’affaires dans la cour sans en comprendre le sens. La vitesse avec laquelle tout se produisait. La séparation des hommes et des femmes, le déshabillage. Sélectionné comme « Juif de travail » du camp d’en bas, il n’est jamais allé au-delà des haies de feuillages. Mais il a entendu les cris. Plus tard, il a vu les grandes excavatrices dresser vers le ciel leurs gueules pleines de cadavres. Il a respiré la puanteur des corps brûlés.

L’odeur revient parfois, comme un fantôme.

Il dit, Nous étions des morts en sursis.

Leur révolte est venue de cette certitude.

Les premiers mois, il était affecté au commando des trieurs. Le royaume de Lalka et de ses acolytes. Ils surgissaient à tout instant et s’acharnaient sur l’un d’eux, jusqu’à n’en laisser qu’une dépouille sanglante.

Plus tard, Lazar a été recruté dans l’équipe des charpentiers. Il a construit un zoo pour distraire le personnel SS, une fausse gare aux abords pimpants du nom d’Obermajdan, destinée à tromper les victimes. Il y avait même une horloge aux aiguilles immobiles. Il était parfois réquisitionné pour le Tarnungskommando, qui renouvelait le camouflage des haies. Pendant l’hiver 42-43, les convois ont drastiquement diminué. Ils devenaient des bouches inutiles. Les SS les ont affamés, provoquant une épidémie de typhus. Ceux qui ne tenaient plus les cadences étaient exécutés. Ils ont perdu des centaines de leurs camarades. Si les convois n’avaient pas repris en mars, ils seraient morts avant la révolte.

Avec précision, il détaille à la barre les tortures, les exécutions. Rend à chaque bourreau la part de sang qui lui revient. Il les désigne par leurs surnoms : Lalka, Kiwe, Frankenstein, l’Américain, l’Ange de la mort.

Ils avaient cessé de ressentir.

Un matin, à l’automne, Lalka les a envoyés en renfort sur la rampe. Un gros convoi venait d’arriver. Ils devaient se joindre au commando de Juifs de travail qui accueillait les trains. On les appelait les Bleus, parce qu’ils portaient un brassard de cette couleur. Ils déchargeaient les morts et les bagages et avaient une demi-heure pour nettoyer les wagons à bestiaux avant qu’ils repartent, libérant la voie pour les suivants.

Les SS et les Trawnikis attendaient sur la rampe, armés de fouets et de revolvers. Les chiens grondaient. La foule incertaine leur jetait des regards effrayés. Lazar aidait les retardataires à sauter sur le quai.

Il a vu un SS s’approcher d’une femme qui avait une petite fille dans les bras. Il était mince et costaud, avec un teint rose de bébé, des sourcils décolorés par le soleil. Les Polonais l’appelaient Kelev. En yiddish, Chien vicieux.

La fillette tenait un jouet de tissu, un pierrot. Il en avait déjà vu, à Prague. Celui-ci était sale mais elle le serrait fort. Il voyait qu’elle avait peur des hommes et des chiens.

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