Tendu à craquer dans sa colère, Kallenberg fit un ultime effort pour se contenir. Saisissant la cuisse d'Irène dans son battoir de lutteur, il en pinça un large morceau de chair qu'il écrasa et tordit en un mouvement circulaire. Pour étouffer le gémissement sourd que poussait Irène, il adressa un gros rire à sa belle-mère et, sur un ton badin :
« Ne faites pas attention, madame… Notre Irène est bouleversée par les événements… Elle plaisante… »
Les lèvres de Médée esquissèrent un sourire mince. Elfe contempla distraitement, minuscule et dérisoire sur le miroir brisé de la mer, un voilier blanc qui se dirigeait vers la terre. Tout près d'elle, volant sur sa gauche, elle apercevait le visage impassible des trois Arabes que son autre gendre, Socrate, avait conviés.
Steve porta la main à la poche de sa combinaison pour y prendre une cigarette. Au moment de saisir le paquet, il eut l'intuition qu'il ne fallait peut-être pas. Il se retourna brièvement, la main droite toujours dans sa poche, la gauche tenant fermement le manche. Les trois autres braquaient leurs yeux sur lui, des yeux noirs et vigilants. Un homme, deux femmes, des paysans endimanchés, au visage de granit. Avant le départ, Jeff, qui était le pilote personnel du patron, lui avait glissé :
« C'est pire que d'habitude. Je ne sais rien, ni où, ni pourquoi, ni comment. Tu n'as qu'à suivre. »
Il suivait donc. Tout ce qu'il demandait, c'était d'être rentré à Athènes pour l'heure du dîner. Il avait rendez-vous avec une fille beaucoup plus jeune que lui mais à qui il ne semblait pas déplaire. D'ailleurs, l'autonomie des appareils était de trois heures. En mettant les choses au pire, le vol en avant ne durerait jamais qu'une heure au plus. Après quoi, il faudrait bien rebrousser chemin sous peine de boire la tasse. Elle s'appelait Jane et n'avait même pas dix-huit ans. Il se retourna encore, franchement cette fois, pour esquisser un sourire à ses passagers : il en fut pour ses frais, pas un ne broncha. Trente mètres devant lui, il voyait dans l'appareil d'Edward ces bizarres curés grecs avec ces chapeaux marrants sur la tête. En Amérique, ils n'en avaient pas de comme ça.
Depuis bientôt une heure, le Grec avait la rigidité d'une statue. Emprisonné dans le harnais de sa ceinture de sécurité, vissé à son siège, il gardait le nez sur le store qui le séparait de son pilote, le contemplant comme si sa surface lisse et noire avait été couverte d'enluminures visibles de lui seul. De temps en temps, à sa droite ou à sa gauche, il jetait un coup d'œil sur l'espace, sentant à proximité la présence des autres appareils. Ou alors, il se penchait au-dessus du vide et regardait la mer, fixement. Auparavant, quand ils étaient encore en vue des côtes, il avait aperçu un bateau se dirigeant vers la terre. Les passagers avaient fait de grands gestes amicaux en direction de l'insolite caravane aérienne.
S.S. était furieux de n'avoir pas le ciel pour lui tout seul. Dans les six appareils qui collaient au sien, il avait dû répartir ceux qu'il lui avait été impossible d'écarter du voyage. Irène, sa stupide belle-sœur, ce salaud de Kallenberg et la vieille Médée, leur belle-mère commune. Il y avait aussi quelques popes, relations personnelles de la famille, les trois paysans qu'il avait consultés deux jours plus tôt et Melina, sœur d'Irène et de Lena. Dans deux autres appareils avaient pris place trois armateurs richissimes, cousins affectueux et ennemis implacables, puis, Hadj Thami el-Sadek flanqué de ses deux gorilles. L'émir avait longuement insisté pour retarder son retour à Baran afin de participer. Au point d'intimité où ils en étaient…
Malgré ses épaisses lunettes noires, le Grec était aveuglé par la réverbération, quand un éclat de soleil, rebondissant sur une vague au gré d'une inclinaison de l'hélicoptère, venait le frapper dans les yeux. Par la porte grande ouverte de l'appareil, il tendit la main pour éprouver le choc de l'air tiède, la laissant s'abandonner à cette pression comme si elle eût été indépendante du reste de son corps. Il la laissa flotter ainsi une minute puis la ramena sur un petit coffret de bois posé sur ses genoux.