En cet instant, il se demanda avec anxiété s'il n'allait pas craquer. Pourtant, c'est elle qui l'avait voulu, c'était son désir formel, son rêve impossible, le vœu si souvent formulé devant les témoins de sa vie quotidienne. Ce vœu, c'était à lui que revenait l'horreur de l'accomplir. Tout de suite. Ses mains, qu'une manucure attachée à sa personne lui soignait chaque matin, caressèrent le coffret, boîte rectangulaire de trente centimètres de long, quinze de large, quinze de haut. A peu de chose près, les dimensions d'une boîte à couture. Il fallait qu'il se décide à l'ouvrir. Déjà, ils étaient bien trop loin… C'était maintenant ou jamais. Il fit jouer un minuscule loquet, hésita à soulever le couvercle, le souleva, le rabattit, le souleva à nouveau en prenant bien soin de ne pas regarder à l'intérieur. Il dut faire appel à toute sa volonté pour forcer ses yeux à se baisser sur le contenu de la boîte : de la poussière.

Alors se passa une chose tout à fait inattendue : sans qu'il eût conscience qu'elles aient pu jaillir de lui, de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Il sentit la rage l'envahir de les voir couler sans son consentement. Elles l'humiliaient, le replongeant malgré lui à une époque qu'il croyait révolue et dont il s'était cru protégé, pour toujours, le temps abhorré de son enfance. Il serra les lèvres, reporta les yeux sur l'immensité de l'eau au-dessus de laquelle explosait infiniment cet insoutenable soleil blanc.

Il essaya de refouler le premier sanglot qui lui montait dans la gorge, le refusant, crispant désespérément les muscles de son larynx, mains nouées l'une à l'autre, tout son être accroché à cette unique volonté, ne pas pleurer. Puis, quelque chose creva, une espèce de hoquet géant qui le secoua tout entier. Il se laissa aller… Il ouvrit entièrement le coffret, enfouit ses deux mains dans ce sable si fin qui, hier encore, avait été amalgamé d'une autre façon, selon d'autres volumes, éléments formés d'os et de chair, de cheveux et de sang. Cendres qui avaient été des yeux, des lèvres, cendres de sa mère. Avec rage, toujours secoué de longs sanglots, il en prit une poignée dans sa paume, la referma, sortit le bras du fuselage, relâcha la pression de ses doigts, présenta la main à plat sous le vent qui en chassa la poussière, le libérant des cendres et de ses souvenirs insupportables. Sa main revint au coffret, se remplit à nouveau de cendres qui se dispersèrent dans l'espace.

Quand la boîte fut presque vide, il resta un long moment étranger à tout. Puis, il lança dans l'interphone :

« Arrêtez-vous. Que les autres forment le cercle. »

Au changement de régime du moteur, il perçut que Jeff avait exécuté l'ordre.

Immobile maintenant, point fixe suspendu dans l'espace, l'hélicoptère brassait l'air en un long chuintement. Autour de lui, les autres appareils se rangèrent en cercle, se cabrant à leur tour en plein ciel, très haut au-dessus de la mer. D'un œil froid, en un long regard circulaire, Socrate examina avec attention les visages tendus vers lui. Il distinguait chacun d'eux très nettement. Les voisins de sa mère, paysans fermés, farouches, qui lui avaient révélé deux jours plus tôt de quelle façon elle aurait souhaité être ensevelie. Médée Mikolofides et Melina, l'émir et ses gorilles, les cousins rivaux, les popes de circonstance, tous figés et l'observant, comme Lena, sa propre femme dont il était certain qu'elle pleurait bien qu'il fût trop loin pour voir ses larmes, et Irène, et Kallenberg, qu'il dévisagea intensément, pensant en un éclair qu'il allait payer avec usure. Levant les bras, il montra le coffret, le maintint un instant dans cette position et, lentement, le renversa. Les dernières cendres s'en échappèrent, voltigèrent dans le vent et disparurent. Le Grec crut entendre, devina plutôt malgré la rumeur des moteurs, que les popes psalmodiaient un chant funèbre. Il referma le coffret, le posa sur ses genoux. Tout devint immobile, suspendu, comme si le temps se liquéfiait. Finalement, il articula :

« On rentre. »

Ni lui ni les autres n'avaient plus rien à faire ici. Le mouvement des pales s'intensifia, son hélicoptère vibra, bascula et repartit vers le nord en direction de la terre. En une vision brève, il enregistra que la limite entre le ciel et la mer, d'horizontale, était devenue verticale. Puis, tout se stabilisa. Derrière lui, dociles, les autres appareils vinrent former cortège.

Le passé était mort.

<p>DEUXIÈME PARTIE</p><p>11</p>
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