Dun admirait depuis longtemps le talent de Dodino dans un domaine où il se considérait lui-même comme un maître : celui de forcer les portes, toutes les portes, sans effraction, mais par la grâce d'un sourire ou d'une insolence. Avec stupéfaction, n'importe où dans le monde — par « monde », il n'entendait évidemment que les pays capitalistes — il s'était aperçu que Dodino le grillait sur le poteau. Malgré le fantastique pouvoir international de son magazine, il avait parfois du mal à s'introduire dans certains milieux très fermés. Quand il y parvenait enfin, il trouvait Dodino tapant sur le ventre du maître de maison, sirotant un verre dans le meilleur fauteuil, installé déjà, chez lui de toute éternité. Comment faisait-il?

Il lui avait posé un jour la question par la bande, en hypocrite :

« Quel dommage… Tu n'exploites pas ton talent. Avec les relations que tu as, tu devrais être… je ne sais pas, moi… »

Pas dupe, Amore l'avait coupé :

« Avec le talent que j'ai, c'est déjà un miracle que je sois arrivé là où je me trouve. »

C'était la seule fois où Raph l'avait vu, l'espace d'une seconde, se débarrasser de son masque mondain. Il lui en avait été reconnaissant, stupéfait de cette lucidité inattendue. Depuis, au hasard des rencontres et des voyages, il partageait avec lui une complicité dont l'un et l'autre savaient qu'elle était un secret entre eux, la marque de leur sympathie mutuelle. Il n'en avait pas toujours été ainsi. D'instinct, Raph se méfiait des homosexuels dont trop souvent il avait eu à supporter les avances flatteuses, mais fatigantes. Il n'était pas toujours d'humeur à les traiter avec humour, à telle enseigne que l'un de ses amis, psychiatre réputé, lui avait dit en plaisantant — mais cette plaisanterie l'avait épouvanté — que sa répugnance envers eux n'était, inversée en son contraire, que le contrepoids d'une attirance refoulée à leur égard. Raph s'en était senti défaillir : lui, le tombeur, attiré par les pédales? Et pourtant…

Avec gêne, un souvenir lui revint en mémoire. C'était à Rome, dix ans plus tôt. Il avait accepté de déjeuner avec Dodino, via Veneto. Mine de rien, sans y penser, il avait emmené avec lui son photographe. Amore, comme à l'ordinaire, avait été d'une drôlerie éblouissante. Raph était assis en face de lui, son ami à sa droite. A un moment, Dodino, qui leur faisait face à tous deux, s'était déchaussé sous la table et, sans hésiter, avait remonté son pied nu entre les cuisses de Dun jusqu'à ce qu'il sente ses parties sous ses orteils. Pour la première fois de sa vie, Raph avait rougi comme une pivoine, jetant un regard furtif vers le photographe pour savoir s'il avait vu ou non ce qui lui arrivait. Il avait reposé ses yeux sur Dodino, pour les en détourner aussi vite, gêné par cette épreuve que l'autre lui imposait avec un sadisme qui se lisait sur son visage, et, surtout, par l'expression de son regard, fixé sur ses yeux à lui, un regard qui signifiait : « Vas-y maintenant, montre-moi comment tu t'en sors! »

Toujours écarlate, Raph ne s'en était pas sorti du tout, paniqué par cette situation dont il ne voulait percevoir que le grotesque parce que, pour une fois, il se sentait dans la peau d'une gonzesse et se maudissait. Il avait ri bêtement et proféré une grossièreté, comme si elle avait pu redonner réalité à sa virilité qu'obscurément il sentait menacée, niée ou mise en doute, ce qui revenait au même. Dodino, sûr de lui, avait cessé le jeu. Mais ce jour-là, il avait marqué un point capital sous l'œil goguenard de ce crétin de photographe qui venait enfin de comprendre et joignait ses rires moqueurs à ceux, indignés, de Raph Dun qui riait pourtant le plus fort.

« Alors ma belle, tu attends le Prince Charmant?… Eh bien, me voilà! »

Raph se tourna vers sa compagne :

« Vous vous connaissez? Amore Dodino… Rita… »

Dodino glissa à l'oreille de Raph :

« Rita!… C'est d'un commun! Tu ne sortiras donc jamais du genre exotique? »

La fille entendit :

« Si à vos yeux l'Italie représente l'exotisme, que diriez-vous si j'étais née à Singapour? »

Amore lui fit son sourire le plus enjôleur :

« Vraiment, je suis idiot! Dans le noir, je n'avais pas vu que vous étiez si belle… »

Et il ajouta, pour se faire pardonner :

« Je vous avais prise pour une Américaine.

— Merci quand même. Mon père est américain », dit-elle dans un français parfait. Raph essaya de stopper la joute :

« Rita travaille au bureau new-yorkais de notre canard. »

Dodino se tourna vers elle :

« Vous serez du divorce, demain? »

Dun s'interposa :

« Elle s'occupe de politique étrangère.

— Chacun ses goûts, ironisa Amore. Après tout, pourquoi pas, il ne faut pas se fier aux apparences. Je chante bien, moi, à mes moments perdus.

— Pelléas et Mélisande? interrogea Rita.

— Non. Le Petit Vin blanc.

— Bon. Il faut qu'on file, dit Raph en souriant.

— C'est moi qui vous chasse?

— Pas du tout, j'allais raccompagner Rita quand tu es arrivé.

— Je file avec vous. Cet endroit m'assomme. Quand je pense que je l'ai inauguré…

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