La Rolls s'arrêtait devant une énorme grille en fer forgé. Le chauffeur lançait quelques coups de klaxon. Un type sortit d'un petit pavillon flanquant le mur d'enceinte recouvert de lierre. Il était vêtu d'une vague tenue de garde-chasse et ouvrit la grille sans piper. La voiture s'engagea en souplesse dans une allée aveuglée par des ifs et des buis.
« Il y a des domestiques là-dedans?
— Évidemment. Il paraît qu'ils sont de premier ordre. Janet, la gouvernante, a servi autrefois chez les…
— Combien de domestiques?
— Je ne sais pas… Six, huit…
— Comment tu ne sais pas? Je t'offre une maison, tu voudrais aussi que j'y entretienne des loufiats à longueur d'année? »
Embarrassée, Irène tira machinalement sur les plis de sa robe blanche, une merveille arrivée de chez Dior le matin même et dont le nom, « Marie-Antoinette », n'avait certes pas été étranger au choix qu'elle en avait fait… La campagne, les bergères, la nature, l'air vif…
« Alors? Six ou huit? »
Elle lui jeta un regard qui était un appel à la concorde, un regard gentil :
« Comment veux-tu que je le sache? Je n'y suis jamais venue…
— C'est quand même énorme! Tu me fais cracher une fortune pour acheter une baraque dans laquelle tu n'as jamais mis les pieds!
— Oh! La rivière! Regarde! »
A un détour de l'allée, une trouée laissait apercevoir une prairie d'un vert intense dans laquelle paissaient quelques vaches rousses accrochées à la pente douce qui dévalait mollement jusqu'à la Tamise. Çà et là, des barrières blanches traçaient des frontières entre les prés, les taillis et des futaies de chênes verts.
« Combien d'hectares?
— Je ne sais pas. »
De nouveau, la Rolls glissait entre les doubles murs d'acacias sombres. Parfois, une branche basse venait frôler la carrosserie :
« Roulez plus doucement. »
Une dernière fois, Irène se fit conciliante — une dernière parce qu'il y a des limites à tout.
« Je n'ai vu que les photos, tu comprends… L'ensemble est superbe. Je ne connais pas les détails. »
Kallenberg haussa les épaules et ricana.
« Tiens! Regarde! »
La voiture débouchait dans une immense clairière dont le gazon affleurait les bords de l'allée. Barrant l'horizon, une vaste bâtisse blanche flanquée de quatre tours. Au passage de la voiture, un jardinier ôta sa casquette. Kallenberg, à son grand regret, était impressionné par la majesté de l'édifice. Indiscutablement, l'ensemble avait une sacrée gueule. Il en voulut encore plus à Irène d'avoir déniché cette merveille toute seule. Il se donna une contenance maussade car il sentait qu'elle épiait ses réactions du coin de l'œil. Surtout, ne pas lui montrer que l'endroit lui plaisait.
« Le bâtiment principal date du XIVe siècle…
— Revu et corrigé XIXe. Tu as cru à ces bobards? Dans ce genre de machin prétentieux, seule la crasse est d'époque. »
Excédée, Irène à son tour haussa les épaules. Le chauffeur ouvrit la portière, ils descendirent. Ce qui était frappant, c'était la qualité du silence. On sentait que les rares bruits, parfaitement intégrés à la nature, venaient de très loin, portés par un air transparent, fragile et cristallin. Il y eut un grincement de porte et une femme s'encadra dans l'entrée principale. Kallenberg et Irène gravirent les marches du perron. La femme s'inclina, les invitant d'un geste à entrer.
L'un derrière l'autre, l'une s'exclamant de ravissement, l'autre affichant un ennui hautain, ils visitèrent une longue enfilade de pièces sous l'œil méfiant de leur cicérone.
« Si vous voulez monter à l'étage… »
Irène s'engageait déjà dans l'escalier :
« Tu ne viens pas?
— Je t'attends dehors. Je vais prendre l'air. »
Elle hésita puis, crânement, lui tourna le dos pour suivre le guide. Herman sortit sur le perron. Il alluma une cigarette. D'un coup d'œil, il embrassa le paysage et sut d'instinct que l'endroit valait plus que le prix proposé. Il ne lui déplaisait pas d'investir une multitude de sommes rondelettes dans de la terre, n'importe où. Avec la terre, ce n'était pas comme avec la mer : on ne prenait pas de risques. Sa flotte entière pouvait couler du jour au lendemain, il pourrait toujours vivre de ses revenus fonciers jusqu'à la fin de son existence. Il entendit Irène le héler d'une fenêtre mais ne daigna même pas tourner la tête. Il faillit se demander ce qui l'irritait, y renonça tout de suite de peur de voir s'enfuir cette mauvaise humeur à laquelle il s'accrochait depuis le début de la journée.
Il fit quelques pas et contourna l'angle de la maison. A une centaine de mètres, il y avait un petit corps de bâtiment d'où s'échappaient des jappements. Il s'avança et découvrit une portée de jeunes chiots gardés paresseusement par leur mère. Certains collèrent leur truffe au grillage et il s'amusa à les caresser du bout des doigts. A côté, un enclos contenant des poules voisinant avec des canards s'ébrouant sur un tas de fumier à l'odeur puissante et délicieuse. Dans une mare de purin, trois porcs énormes, d'une saleté indescriptible et visiblement heureux de vivre vautrés dans ce paradis…