« Je croyais que tu n'aimais pas les cochons? »
Il fut furieux d'avoir été surpris en contemplation de ce qu'il avait décidé de dénigrer systématiquement
« On s'en va? A moins que tu n'aies pas encore terminé ton numéro de châtelaine?
— Ma foi, je me plais bien ici. Je trouve l'endroit divin. »
Kallenberg grattait machinalement la terre de la pointe de sa chaussure. Il lui fit face :
« Tu veux réellement que je paie pour cette saloperie de baraque délabrée? Tu n'as pas vu que rien ne tient? Les murs sont pourris!
— Je n'ai pas l'intention de t'obliger à venir m'y rejoindre.
— Ça me ferait mal! Qu'est-ce qui te plaît là-dedans? »
D'un geste, il embrassait le chenil, le poulailler…
« J'adore les bêtes.
— Empaillées, oui!
— Ce que tu peux être commun!
— Et l'odeur, elle te plaît aussi? »
Le ton de sa voix montait, dangereusement.
« Quelle odeur?
— L'odeur de la merde! Tu as le nez bouché?
— Ah!… Tu veux parler du purin? Eh bien, je trouve ça fascinant…
— Ah! oui… »
La fureur lui broyait la gorge. Devant ses yeux passa une espèce de voile sombre et se brouillèrent pêle-mêle en une vision dansante les arbres, la volaille, l'insupportable sourire de défi d'Irène, le miroitement sombre de la mare fétide, les poules, les chiens et cette robe immaculée qui le narguait. En deux pas, il fut sur elle.
« Eh bien, puisque tu aimes ça!… »
Il lui saisit le poignet, fit un demi-tour sur lui-même qu'elle fut bien contrainte de suivre sous peine d'avoir le bras cassé. Une seconde, elle lutta, essayant de trouver prise pour ses escarpins qui dérapaient. Quand Kallenberg lâcha son poignet, elle continua seule sa trajectoire, droit dans la fosse à purin dont le liquide parut éclater sous le poids de son corps. Affolés, les canards disparurent en se dandinant, poussant des nasillements aigus. Les porcs eux-mêmes s'éloignèrent.
Le premier geste d'Irène, lorsqu'elle se releva, fut d'essuyer son visage et ses yeux. Elle était enfoncée jusqu'à mi-ventre, des grumeaux noirâtres sur ses cheveux, le corps moulé dans une carapace dorée de fiente liquéfiée. De sa toilette de Dior, pas un centimètre carré intact. Immobile, Kallenberg se repaissait du spectacle grandiose, éberlué par la violence de la jouissance qu'il y prenait. Il n'eut même pas le temps de s'interroger sur la réaction qu'allait avoir Irène. Déjà, elle s'ébrouait, tendait le bras vers lui et le priait, sur un ton tout à fait naturel :
« Enfin, aide-moi! Tu pourrais au moins me tendre la main! »
Il ne le fit pas. Vivante statue de merde, Irène articula encore :
« Ce que tu peux être empoté… On n'en meurt pas, tu sais! »
Elle passa devant lui et il recula, imperceptiblement, craignant un piège. Mais non. Elle partait en direction de la maison, lui lançant dans un éclat de rire sincère :
« Ne bouge pas, idiot!… Tu viens de me donner l'occasion d'essayer les sanitaires et la salle de bain… »
Derrière elle, elle laissait un sillage puant.
12
En sortant de l'institut, Peggy se souvint du dialogue qu'elle avait eu quelques jours plus tôt avec Scott, et des réticences qu'il avait manifestées quand elle lui avait soumis son idée. Elle avait encore en mémoire les paroles exactes. Il y avait eu d'abord cette plaisanterie qu'elle venait de concrétiser par un acte. Scott et elle venaient de faire l'amour. Ils étaient allongés tous les deux sur le lit, la tête de Scott posée sur le bas de son ventre. Il avait feint d'écouter un bruit imaginaire provenant de l'endroit où reposait son oreille. Elle avait fait semblant d'entrer dans son jeu :
« Qu'est-ce que tu écoutes?
— Chut!
— Dis-moi…
— Tais-toi, je l'entends!
— Tu entends quoi?
— Ton cœur…
— Erreur, il est bien plus haut.
— Certainement pas. On ne t'a jamais dit que tu avais le cœur placé nettement sous le nombril?
— Jamais. Quoi d'étonnant? La plupart de mes amants étaient sourds.
— Ton métèque aussi?
— D'abord, il n'a pas été mon amant, par conséquent j'ignore s'il est sourd ou pas. Ensuite, les Grecs ne sont pas des métèques.
— C'est quoi, alors?
La main de Scott remontait nonchalamment le long des seins de Peggy…
« Des types qui épousent la reine d'Angleterre! Quand tes foutus ancêtres n'avaient même pas envisagé la possibilité de grimper dans un cocotier, ceux de Satrapoulos construisaient l'Acropole.
— Il est juif?
— Orthodoxe, sale raciste!
— C'est pire. Je n'ai pas confiance. Il est trop riche.
— Et toi, sinistre idiot, tu es pauvre?
— Moi, c'est différent! On ne peut pas me suspecter… Je n'ai jamais rien fait pour gagner mon argent!
— Pas de quoi se vanter! Seulement, c'est fini ça, mon petit Scott! Le fric de papa, les idées de papa, les désirs de papa, les ordres de papa, terminé! Il va falloir que tu apprennes à marcher seul!