Paradoxalement, Peggy, qui avait tout supporté de la part d'un garçon ambitieux, commença à ne plus laisser passer grand-chose au jeune homme dont les rêves se concrétisaient. Elle se montra exigeante, mit en parallèle sa carrière de journaliste — dont le succès était réel — avec les efforts fournis par Scott pour aller plus haut. D'amants, ils devinrent rivaux, malgré les efforts de Scott pour la garder le plus souvent possible auprès de lui. Seulement, elle n'était plus disponible, prête à annuler n'importe quel rendez-vous pour passer quelques instants en sa compagnie après avoir traversé l'Amérique. De son côté, pris dans une espèce de tourbillon furieux qui le rendait esclave de son pouvoir naissant, il ne pouvait que constater ce début de faillite, sans avoir le temps ou les moyens de l'endiguer. Un jour qu'il était resté six semaines sans la voir, il apprit par la radio qu'elle venait de se fiancer à Tony Fairlane, un fils à papa qui avait hérité de sa famille une prodigieuse collection d'impressionnistes. On le disait aussi bête que beau, aussi vaniteux que riche.

Scott, qui connaissait bien sa Peggy, en déduisit qu'elle s'était vengée de lui. De cette rupture dataient ses plus grands succès politiques. Il s'était jeté à corps perdu dans la bataille, ralliant par sa fougue et ses idées des dizaines de milliers d'adhérents à son parti. Qu'aurait-il pu faire d'autre? Quand il avait une minute, il culbutait dans un bureau une putain recrutée par l'un de ses secrétaires, pour l'hygiène. Malgré la cour de femmes qui l'entourait, il ne voulait à aucun prix créer de nouveaux liens qui pussent devenir pour lui une entrave ou une possible blessure. Par la chronique mondaine, il était au courant des déplacements et villégiatures de Peggy, il apprenait par des confidences le nom des amants qu'on lui prêtait. Il n'en croyait pas un mot, il n'était pas possible qu'elle voulût mettre cette distance entre elle et lui. Après tout ce qui s'était passé entre eux, comment concevoir qu'un autre, aussi bien que lui, pût la faire vibrer? Désormais, il ne la laisserait plus partir! Jamais! Il réussirait ou il échouerait, mais avec elle…

« Monsieur, nous sommes arrivés. »

Scott redescendit sur terre. Le chauffeur venait d'arrêter sa voiture devant la résidence de Mme Mère.

« Est-ce que Monsieur en aura pour longtemps? »

Scott le regarda pensivement : combien de temps faut-il à un fils pour annoncer à une mère puritaine, pétrie de principes, qu'il va épouser dans les trois mois une femme d'une autre planète, à l'instant où les plus hautes ambitions politiques lui sont permises, si ce mariage ne les brise pas? Il eut un long sourire qui eut l'air d'étonner le chauffeur. Scott voulut le rassurer :

« Ne vous en faites pas, vieux! J'ai un dilemme à la duc de Windsor… »

Et il ajouta :

« Je serai là au plus tard dans un quart d'heure. »

<p>14</p>

Le Grec n'a pas voulu utiliser son chauffeur. Il a pris un taxi. Il est un peu gêné. Une grande cape cache en partie sa tenue de pirate et le tricorne qu'il tient sous son bras. Dans une poche, il a placé un bandeau noir qu'il se mettra sur l'œil en arrivant chez les Bambilt, le temps de faire son entrée. Il ne se doute pas que cette divorce-partie, apparemment anodine, va bouleverser sa vie par à-coups successifs, sur plusieurs plans.

Ainsi se déroule l'histoire, celle que les hommes croient faire : d'une masse de possibles se dégage soudain une série de hasards qui va donner naissance à une ligne d'événements dont l'ordonnance n'apparaît qu'après coup, quand on les replace dans la logique évidente de leur chronologie. Pourtant, à l'instant précis où elle s'inscrit dans la réalité, l'histoire, comme une vieille folle ivre, peut basculer en tous sens — ou ne pas basculer du tout — dans les combinaisons infinies que lui fournissent ces hasards, liés aux choix fragiles des hommes, eux-mêmes assujettis aux hasards de leurs désirs.

Pour le moment, le Grec ne sait pas vers quoi il avance. Il est à mille lieues de ces considérations métaphysiques. Anonyme et plutôt maussade, il est assis à l'arrière d'un taxi qui se dirige vers Central Park. Par-dessus la banquette du siège avant, il regarde d'un air distrait la plaque d'immatriculation de son chauffeur. Il y lit « Israël Kafka ». Des questions lui viennent aux lèvres. Il renonce à les poser. Aura-t-il assez de cran pour attaquer la Menelas qui l'intimide un peu? Du haut de leur Olympe, les dieux grecs, ses maîtres, sourient d'un désarroi aussi puéril.

Le taxi se fraie difficilement passage dans la circulation dense de Broadway. Énervé, Israël Kafka bloque son avertisseur de la main gauche. Malgré le vacarme, il se retourne vers Satrapoulos et le prend à témoin. Dans un argot épouvantable :

« Non, mais regardez-les! Vous pouvez me dire ce qu'ils foutent à cette heure-ci dans leurs charrettes, tous ces cons? »

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