Quand Scott prit congé des Feydin au bout d'une heure, il chercha en vain la voiture de la jeune femme. Ne la voyant pas, il retourna chez ses amis pour leur demander son numéro de téléphone. Il le mit dans une poche, l'oublia et fut incapable de le retrouver lorsque, huit jours après, il voulut l'appeler pour s'excuser. Quand il obtint enfin son numéro, on lui répondit que Peggy était en Europe et ne rentrerait pas avant deux semaines. Il ouvrit son agenda, compta deux semaines à partir du jour où il se trouvait, et écrivit, de son écriture large : « Tel. Peggy Nash-Belmont. » Malgré l'intensité de sa campagne, un rendez-vous avec elle lui paraissait brusquement important.
Lorsqu'elle revint, ils se revirent, mais d'une façon cahotique, espacée, ne sachant jamais, jusqu'à la dernière seconde, si leur rencontre ne serait pas annulée par elle ou par lui. Il aimait son front têtu, son réalisme, ses cheveux noirs et ses reparties foudroyantes. Elle aimait qu'il la néglige pour sa carrière — ce qui était de bon augure pour l'avenir, comment ne pas y penser? — sa distraction permanente pour tout ce qui ne concernait pas le présent immédiat, le bleu céruléen de ses yeux, et la façon qu'il avait de trancher un monologue alors qu'il paraissait ne rien en avoir entendu. Il avait le sens de l'économie, mais pas celui de l'argent, ayant eu la chance de n'avoir jamais eu à se pencher sur ce problème. Aussi, bien souvent, c'était elle qui payait l'addition des bistrots où ils se rencontraient, lui entre deux réunions, elle entre deux essayages, quand il retournait ses poches d'un air piteux avec un sourire désarmant.
La première fois où ils dansèrent, Scott s'aperçut avec un étonnement réel qu'il ne pensait pas à la politique. Le corps de Peggy, rivé au sien, lui rappela des exigences dont il avait oublié la violence. Elle dut avoir la même idée au même moment. Il n'y eut entre eux qu'un long regard, et un silence total. Peggy le prit par la main, l'emmena hors de la salle, le fit grimper dans sa voiture dont elle lui donna le volant.
Sans hésiter, Scott prit la direction de Park Avenue où elle avait son penthouse. Pendant le trajet, il sentit, à deux reprises, ses longues griffes racler doucement sa cuisse, à travers le tissu de son pantalon. Toujours sans un mot, ils pénétrèrent dans l'appartement et échangèrent le plus long baiser de l'histoire de tous les baisers. Peggy dégrafa sa robe — un long truc vaporeux en mousseline d'un vert tendre —, prit les mains de Scott et les posa sur ses seins. Il ne chercha même pas où était le lit, il la jeta presque par terre.
Deux heures plus tard, il relâcha son étreinte et resta étendu sur le dos, elle à ses côtés. Pas un mot n'avait encore été prononcé depuis qu'ils avaient quitté le bal. Leurs regards se croisèrent. Scott eut d'abord un sourire, auquel elle répondit. Puis, il se mit à rire vraiment, mais en silence, comme s'il se retenait. Peggy en fit autant. Alors, Scott ne se domina plus. Il fut secoué par un rire énorme, irrépressible, le rire d'un homme puissant quand l'amour a été une réussite totale. Peggy se tordit avec lui, hurlant, s'étouffant, les yeux pleins de larmes. Quand ils se calmèrent, Peggy voulut ouvrir la bouche. Scott l'en empêcha en lui posant un doigt sur les lèvres :
« Chut!… Le premier qui parle dit une bêtise.
— C'est fait, Scott… Tu l'as dite! »
Ils se sentirent emportés par une nouvelle vague de fou rire. Longtemps après, Scott demanda :
« Qu'est-ce que tu voulais me dire?
— On a dû nous entendre jusqu'à Manhattan!… »
Voilà, c'était comme ça que tout avait commencé. Scott voulait épouser Peggy, et Peggy rêvait d'être mariée à Scott. Elle semblait tout comprendre. Parfois, il arrivait à Scott de l'appeler du bar d'un bled perdu où il faisait sa campagne, pour lui donner rendez-vous, huit jours plus tard, pour une heure, quelque part à Washington. Elle y venait, ne pleurnichant pas lorsque le moment était venu de se quitter, entre deux avions, entre deux gares.