Tous les invités arrivaient drapés dans des capes sombres serrées autour du cou, qui les faisaient ressembler à des bouteilles d'encre. Dès que l'un d'eux ôtait la sienne, c'étaient des cris de joie ou d'étonnement selon le déguisement choisi. Des vieillards millionnaires s'étaient fait la tète de petits mousses, col claudine et bonnet à pompon de la marine française, des amiraux s'étaient vêtus en soutiers; une blonde corpulente — les aciéries Finkin — avait une espèce de coiffure évoquant la façade de la Bourse de New York, d'autres, éminemment respectables et dames d'œuvres ou patronnesses, avaient assouvi l'universel fantasme de la putain en se déguisant, avec une avidité suspecte, en prostituées 1900, en salopes de saloon, en call-girls — l'une d'elles portait pour toute parure un unique morceau d'étoffe mentionnant son numéro de téléphone.
Un observateur psychologue n'aurait pas manqué de repérer immédiatement dans les différentes tenues des nouveaux arrivants, non pas ce qu'étaient ou représentaient ceux qui les avaient revêtues, mais ce qu'ils auraient souhaité être. Seulement, aucune psychologie n'était possible : dès son entrée, tout invité mâle ou femelle devait ingurgiter la valeur d'une demi-bouteille de champagne rosé. Après quoi, il avait droit aux félicitations chaleureuses de la maîtresse de maison pour une nuit encore.
Lindy Nut s'était surpassée. Jusqu'à présent, aucun de ses hôtes ne l'avait éclipsée pour une raison bien simple : la robe qui la déshabillait était inimitable, unique. Sur un voile transparent d'un bleu profond, presque aussi échancré à l'avant que dans le dos, une guirlande de pièces d'or authentiques, mais évidées à l'intérieur pour qu'elle ne croulé pas sous le poids de la parure. Sur ses cheveux tirés en arrière, ce qui mettait en valeur ses yeux immenses, une tiare en or supportant six diamants seulement, mais de vingt carats chacun, sauf celui du centre qui devait bien en peser trente. A chacun de ses mouvements — à son propos, on pouvait parler d'ondulations — sa robe frémissait comme les vagues de la mer, épousant son corps parfait, en caressant les courbes.
Dès que les invités lui avaient fait compliment — Big Gus se joignait à eux par une formule qu'il venait de mettre au point : « Quand je la vois aussi belle, je me demande pourquoi je divorce! » — ils étaient lâchés dans la nature et jouaient à se reconnaître, à faire semblant de ne pas se reconnaître, à feindre de ne s'être jamais connus, montant ou descendant les escaliers encombrés par la foule que des maîtres d'hôtel emperruqués et en nage s'efforçaient de fendre, plateaux tendus en boucliers devant leur corps, comme une proue. Ceux qui montaient bloquaient ceux qui descendaient, ceux qui voulaient parler étaient séparés, dés chiffres fusaient, des tuyaux de Bourse se murmuraient et des noms se hurlaient quand on avait percé à jour un déguisement, liés à la politique, à la finance, à la jet-society.
A chaque étage, les femmes prenaient d'assaut l'une des cinq salles de bain pour aller se refaire une tête, une beauté, un raccord, tandis qu'aux niveaux inférieurs, les hommes jetaient des regards sournois ou égrillards au-dessus d'eux, fascinés par cette volière vue sous l'angle qui les intéressait le plus, par-dessous.
Il était un peu plus de dix heures, la soirée n'était même pas encore commencée. Sur les terrasses régnait une chaleur molle et humide dans laquelle venaient mourir et se fondre les effluves frais de l'air conditionné. Il y eut un hurlement de joie dans l'entrée principale du premier étage : un grand ami de Gus, Erwin Ewards, l'un des plus puissants banquiers américains, venait d'arriver costumé en crabe. Ce n'étaient pas seulement sa carapace ni les énormes pinces qu'il avait au bout des bras qui faisaient crier les invités, mais le fait qu'il réussissait une magnifique entrée en marchant à reculons, butant sur tous ceux qu'il ne pouvait voir pendant qu'il engloutissait sa bouteille de champagne. Quand il l'eut finie, il la jeta au sol où elle se brisa dans une salve d'applaudissements.
Big Gus, hilare, se tapait sur les cuisses. Il n'avait pas encore assez bu lui-même pour ne pas se rendre compte que sa soirée démarrait en trombe.
Malgré son sabre et son accoutrement guerrier, le Grec eut soudain la sensation d'être tout nu : il avait oublié son argent.