— Monseigneur, voici le roi d’Angleterre et sa flotte qui viennent sur nous. Prenez la pleine mer avec tous vos navires, car si vous restez ici, enfermés comme vous l’êtes dans les grandes digues, les Anglais, qui ont pour eux le vent, le soleil et la marée, vous serreront tant que vous ne saurez vous aider.

On aurait pu l’écouter ; il avait trente ans d’expérience navale et, l’année précédente, pour le compte de la France, avait audacieusement brûlé et pillé Southampton. L’amiral Béhuchet, ancien maître des eaux et forêts royales, lui répondit fièrement :

— Honni soit qui s’en ira d’ici !

Il fit ranger ses bâtiments sur trois lignes : d’abord les marins de la Seine, puis les Picards et les Dieppois, enfin les gens de Caen et du Cotentin ; il ordonna de lier les navires entre eux par des câbles, et y disposa les hommes comme sur des châteaux forts.

Le roi Édouard, parti l’avant-veille de Londres, commandait une flotte sensiblement égale. Il ne possédait pas plus de combattants que les Français n’en avaient ; mais sur les vaisseaux il avait réparti deux mille gentilshommes parmi lesquels Robert d’Artois, malgré le grand dégoût que celui-ci avait de naviguer.

Dans cette flotte se trouvait également, gardée par huit cents soldats, toute une nef de dames d’honneur pour le service de la reine Philippa. Au soir, la France avait dit adieu à la domination des mers. On ne s’était même pas aperçu de la chute du jour tant les incendies des vaisseaux français fournissaient de lumière.

Pêcheurs normands, picards, et marins de la Seine s’étaient fait mettre en pièces par les archers d’Angleterre et par les Flamands venus à la rescousse sur leurs barques plates, du fond de l’estuaire, pour prendre à revers les châteaux forts à voile. Ce n’étaient que craquements de mâtures, cliquetis d’armes, hurlements d’égorgés. On se battait au glaive et à la hache parmi un champ d’épaves. Les survivants, qui cherchaient à échapper à la fin du massacre, plongeaient entre les cadavres, et l’on ne savait plus si l’on nageait dans l’eau ou dans le sang. Des centaines de mains coupées flottaient sur la mer.

Le corps de l’amiral Béhuchet pendait à la vergue du navire d’Édouard. Depuis de longues heures, Barbavera avait pris le large avec ses galères génoises.

Les Anglais étaient meurtris mais triomphants. Leur plus grand désastre : la perte de la nef des dames, coulée au milieu de cris affreux.

Des robes dérivaient parmi le grand charnier marin, comme des oiseaux morts.

Le jeune roi Édouard avait été blessé à la cuisse et le sang ruisselait sur sa botte de cuir blanc ; mais les combats désormais se passeraient sur la terre de France.

Édouard III envoya aussitôt à Philippe VI de nouvelles lettres de défi. « Pour éviter de graves destructions aux peuples et aux pays, et une grande mortalité de chrétiens, ce que tout prince doit avoir à cœur d’empêcher », le roi anglais offrait à son cousin de France de le rencontrer en combat singulier, puisque la querelle concernant l’héritage de France leur était affaire personnelle. Et si Philippe de Valois ne voulait point de ce « challenge entre leurs corps », il lui offrait de l’affronter avec seulement cent chevaliers de part et d’autre, en champ clos : un tournoi en somme, mais à lances non épointées, à glaives non rabattus, où il n’y aurait pas de juges diseurs pour surveiller la mêlée et dont le prix ne serait point une broche de parure ou un faucon muscadin, mais la couronne de Saint Louis.

Or le roi tournoyeur répondit que la proposition de son cousin était irrecevable, vu qu’elle avait été adressée à Philippe de Valois et non pas au roi de France dont Édouard était le vassal traîtreusement révolté.

Le pape fit négocier une nouvelle trêve. Les légats se dépensèrent fort et s’attribuèrent tout le mérite d’une paix précaire que les deux princes n’acceptaient que pour se donner le temps de souffler.

Cette seconde trêve avait quelques chances de durer, lorsque mourut le duc de Bretagne.

Il ne laissait pas de fils légitime ni d’héritier direct. Le duché fut réclamé à la fois par le comte de Montfort-l’Amaury, son dernier frère, et par Charles de Blois, son neveu : une autre affaire d’Artois, et qui, juridiquement, se présentait à peu près de la même manière. Philippe VI appuya les prétentions de son parent Charles de Blois, un Valois par alliance. Aussitôt Édouard III prit parti pour Jean de Montfort. Si bien qu’il y eut deux rois de France, ayant chacun son duc de Bretagne, comme chacun avait déjà son roi d’Écosse.

La Bretagne touchait à Robert de fort près, puisqu’il était, par sa mère, du sang de ses ducs. Édouard III ne pouvait ni moins ni mieux faire que de remettre au géant le commandement du corps de bataille qui allait y débarquer.

La grande heure de Robert d’Artois était venue.

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