Tandis que ses troupes enlevaient Vannes, le géant déheaumé, étendu sur une échelle, était porté jusqu’à son camp ; le sang coulait sous l’échelle.
Robert n’avait jamais été blessé auparavant. Deux campagnes en Flandre, sa propre expédition en Artois, la guerre d’Aquitaine… Robert, à travers tout cela, était passé sans seulement une écorchure. Pas une lance brisée, en cinquante tournois, pas une défense de sanglier ne lui avait même effleuré la peau.
Pourquoi devant Vannes, devant cette ville qui n’offrait pas de résistance véritable, qui n’était qu’une étape secondaire sur la route de son épopée ? Aucune prédiction funeste, concernant Vannes ou la Bretagne, n’avait été faite à Robert d’Artois. Le bras qui avait tendu l’arbalète était celui d’un inconnu qui ne savait même pas sur qui il tirait.
Quatre jours Robert lutta, non plus contre les princes et les Parlements, non plus contre les lois d’héritage, les coutumes des comtés, contre les ambitions ou l’avidité des familles royales ; il luttait contre sa propre chair. La mort pénétrait en lui, par une plaie aux lèvres noirâtres ouverte entre ce cœur qui avait tant battu et ce ventre qui avait tant mangé ; non pas la mort qui glace, celle qui incendie. Le feu s’était mis dans ses veines. Il fallait à la mort brûler en quatre jours les forces qui restaient en ce corps, pour vingt ans de vie.
Il refusa de faire un testament, criant que le lendemain il serait à cheval. Il fallut l’attacher pour lui administrer les derniers sacrements, parce qu’il voulait assommer l’aumônier dans lequel il croyait reconnaître Thierry d’Hirson. Il délirait.
Robert d’Artois avait toujours détesté la mer ; un bateau appareilla pour le ramener en Angleterre. Toute une nuit, au balancement des flots, il plaida en justice, étrange justice où il s’adressait aux barons de France en les appelant « mes nobles Lords », et requérait de Philippe le Bel qu’il ordonnât la saisie de tous les biens de Philippe de Valois, manteau, sceptre et couronne, en exécution d’une bulle papale d’excommunication. Sa voix, depuis le château d’arrière, s’entendait jusqu’à l’étrave, montait jusqu’aux hommes de vigie, dans les mâts.
Avant l’aube, il s’apaisa un peu et demanda qu’on approchât son matelas de la porte ; il voulait regarder les dernières étoiles. Mais il ne vit pas se lever le soleil. À l’instant de mourir, il imaginait encore qu’il allait guérir. Le dernier mot que ses lèvres formèrent fut : « Jamais ! » sans qu’on sût s’il s’adressait aux rois, à la mer ou à Dieu.
Chaque homme en venant au monde est investi d’une fonction infime ou capitale, mais généralement inconnue de lui-même, et que sa nature, ses rapports avec ses semblables, les accidents de son existence le poussent à remplir, à son insu, mais avec l’illusion de la liberté. Robert d’Artois avait mis le feu à l’occident du monde ; sa tâche était achevée.
Lorsque le roi Édouard III, en Flandre, apprit sa mort, ses cils se mouillèrent, et il envoya à la reine Philippa une lettre où il disait :
Au début de janvier 1343, la crypte de la cathédrale Saint-Paul, à Londres, reçut le plus lourd cercueil qui y fût jamais descendu.
… Et ici l’auteur, contraint par l’histoire à tuer son personnage préféré, avec lequel il a vécu six années, éprouve une tristesse égale à celle du roi Édouard d’Angleterre ; la plume, comme disent les vieux conteurs de chroniques, lui échappe hors des doigts, et il n’a plus le désir de poursuivre, au moins immédiatement, sinon pour faire connaître au lecteur la fin de quelques-uns des principaux héros de ce récit.
ÉPILOGUE
JEAN Ier L’INCONNU
I
LA ROUTE QUI MÈNE À ROME