Robert a cinquante-six ans. Autour de son visage, aux muscles durcis par une longue destinée de haine, les cheveux ont pris cette bizarre couleur de cidre allongé d’eau qui vient aux hommes roux lorsqu’ils blanchissent. Il n’est plus le mauvais sujet qui s’imaginait faire la guerre quand il pillait les châteaux de sa tante Mahaut. À présent, il sait ce qu’est la guerre ; il prépare soigneusement sa campagne ; il a l’autorité que confèrent l’âge et toutes les expériences accumulées au long d’une tumultueuse existence. Il est unanimement respecté. Qui donc se rappelle qu’il fut faussaire, parjure, assassin et un peu sorcier ? Qui oserait le lui rappeler ? Il est Monseigneur Robert, ce colosse vieillissant, mais d’une force toujours surprenante, toujours vêtu de rouge, et toujours sûr de soi, qui s’avance en terre française à la tête d’une armée anglaise. Mais cela compte-t-il pour lui que ses troupes soient étrangères ? Et d’ailleurs cette notion existe-t-elle pour aucun des comtes, barons, et chevaliers ? Leurs expéditions sont des affaires de famille et leurs combats des luttes d’héritages ; l’ennemi est un cousin, mais l’allié est un autre cousin. C’est pour le peuple, dont les maisons vont être brûlées, les granges pillées, les femmes malmenées, que le mot « étranger » signifie « ennemi » ; pas pour les princes qui défendent leurs titres et assurent leurs possessions.

Pour Robert, cette guerre entre France et Angleterre c’est sa guerre ; il l’a voulue, prêchée, fabriquée ; elle représente dix ans d’efforts incessants. Il semble qu’il ne soit né, qu’il n’ait vécu que pour elle. Il se plaignait naguère de n’avoir jamais pu goûter le moment présent ; cette fois il le savoure enfin. Il aspire l’air comme une liqueur délectable. Chaque minute est un bonheur. Du haut de son énorme alezan, la tête au vent et le heaume pendu à la selle, il adresse à son monde de grandes joyeusetés qui font trembler. Il a vingt-deux mille chevaliers et soldats sous ses ordres, et, lorsqu’il se retourne, il voit ses lances osciller jusqu’à l’horizon ainsi qu’une terrible moisson. Les pauvres Bretons fuient devant lui, quelques-uns en chariot, la plupart à pied, sur leurs chausses de toile ou d’écorce, les femmes traînant les enfants, et les hommes portant sur l’épaule un sachet de blé noir.

Robert d’Artois a cinquante-six ans, mais de même qu’il peut encore fournir sans fatigue des étapes de quinze lieues, de même il continue de rêver… Demain il va prendre Brest ; puis il va prendre Vannes, puis il va prendre Rennes ; de là il entrera en Normandie, il se saisira d’Alençon qui est au frère de Philippe de Valois ; d’Alençon, il court à Évreux, à Conches, son cher Conches ! Il court à Château-Gaillard, libère Madame de Beaumont. Puis il fond, irrésistible, sur Paris ; il est au Louvre, à Vincennes, à Saint-Germain, il fait choir du trône Philippe de Valois, et remet la couronne à Édouard qui le fait, lui, Robert, lieutenant général du royaume de France. Son destin a connu des fortunes et des infortunes moins concevables, alors qu’il n’avait pas, soulevant la poussière des routes, toute une armée le suivant.

Et en effet Robert prend Brest, où il délivre la comtesse de Montfort, âme guerrière, corps robuste, qui, tandis que son mari est retenu prisonnier par le roi de France, continue, le dos à la mer, de résister au bout de son duché. Et en effet Robert traverse, triomphant, la Bretagne, et en effet il assiège Vannes ; il fait dresser perrières et catapultes, pointer les bombardes à poudre dont la fumée se dissout dans les nuages de novembre, ouvrir une brèche dans les murs. La garnison de Vannes est nombreuse, mais ne paraît pas particulièrement résolue ; elle attend le premier assaut pour pouvoir se rendre de façon honorable. Il faudra, de part et d’autre, sacrifier quelques hommes afin que cette formalité soit remplie.

Robert fait lacer son heaume d’acier, enfourche son énorme destrier qui s’affaisse un peu sous son poids, crie ses derniers ordres, abaisse devant son visage la ventaille de son casque, agite d’un geste tournoyant les six livres de sa masse d’armes au-dessus de sa tête. Les hérauts qui font claquer sa bannière hurlent à pleine voix : « Artois à la bataille ! »

Des hommes de pied courent à côté des chevaux, portant à six de longues échelles ; d’autres tiennent au bout d’un bâton des paquets d’étoupe enflammée ; et le tonnerre roule vers l’éboulis de pierres, à l’endroit où le rempart a cédé ; et la cotte flottante de Monseigneur d’Artois, sous les lourdes nuées grises, rougeoie comme la foudre…

Un trait d’arbalète, ajusté du créneau, traversa la cotte de soie, l’armure, le cuir du haubergeon, la toile de la chemise. Le choc n’avait pas été plus dur que celui d’une lance de joutes ; Robert d’Artois arracha lui-même le trait et, quelques foulées plus loin, sans comprendre ce qui lui arrivait, ni pourquoi le ciel devenait soudain si noir, ni pourquoi ses jambes n’enserraient plus son cheval, il s’écroula dans la boue.

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