Mais Giannino n’aimait pas se souvenir de la France, précisément à cause de sa mère jamais revue, et dont il ignorait si elle était encore vivante ou trépassée ; à cause de sa naissance, légitime selon son père, illégitime aux yeux des autres membres de la famille, de tous ces parents brusquement découverts lorsqu’il avait neuf ans : le grand-père Mino Baglioni, les oncles Tolomei, les innombrables cousins… Longtemps Giannino s’était senti étranger, parmi eux. Il avait tout fait pour effacer cette dissemblance, pour s’intégrer à la communauté, pour devenir un Siennois, un banquier, un Baglioni.

S’étant spécialisé dans le négoce des laines, peut-être parce qu’il gardait quelque nostalgie des moutons, des prés verts et des matins de brume, il avait épousé, deux ans après le décès de son père, une héritière de bonne famille siennoise, Giovanna Vivoli, dont lui étaient nés trois fils et avec laquelle il avait vécu fort heureux pendant six ans, avant qu’elle ne mourût pendant l’épidémie de peste noire, en 48. Remarié l’année suivante à une autre héritière, Francesca Agazzano, deux fils encore réjouissaient son foyer, et il attendait présentement une nouvelle naissance.

Il était estimé de ses compatriotes, conduisait ses affaires avec honnêteté, et devait à la considération publique la charge de camerlingue de l’hôpital Notre-Dame-de-la-Miséricorde…

San Quirico d’Orcia, Radicofani, Acquapendente, le lac de Bolsena, Montefiascone ; les nuits passées aux hôtelleries à gros portiques, et la route reprise au matin… Giannino et Guidarelli étaient sortis de la Toscane. À mesure qu’il avançait, Giannino se sentait davantage décidé à répondre au tribun Cola, avec toute la courtoisie possible, qu’il ne voulait point se mêler de transactions en France. Le notaire Guidarelli l’approuvait pleinement ; les compagnies italiennes gardaient trop mauvais souvenir des spoliations, et trop se détériorait le royaume de France, depuis le début de la guerre d’Angleterre, pour qu’on pût y prendre le moindre risque d’argent. Mieux valait vivre en une bonne petite république comme Sienne, aux arts et au commerce prospères, qu’en ces grandes nations gouvernées par des fous[31] !

Car Giannino, du palais Tolomei, avait bien suivi les affaires françaises durant les dernières années ; on gardait là-bas quantité de créances qu’on ne verrait sans doute jamais honorées ! Des déments, en vérité, ces Français, à commencer par leur roi Valois qui avait réussi à perdre d’abord la Bretagne et la Flandre, ensuite la Normandie, ensuite la Saintonge, et puis s’était fait buissonner comme chevreuil par les armées anglaises, autour de Paris. Ce héros de tournoi, qui voulait emmener l’univers en croisade, refusait le cartel de défi par lequel son ennemi lui offrait combat dans la plaine de Vaugirard, presque aux portes de son Palais ; puis, s’imaginant les Anglais en fuite parce qu’ils se retiraient vers le nord… pour quelle raison auraient-ils fui, alors qu’ils étaient partout victorieux ?… Philippe, soudainement, épuisant ses troupes par des marches forcées, se lançait à la poursuite d’Édouard, l’atteignait au-delà de la Somme ; et là se terminait sa gloire.

Les échos de Crécy s’étaient répandus jusqu’à Sienne. On savait comment le roi de France avait obligé ses gens de marche à attaquer, sans prendre souffle, après une étape de cinq lieues, et comment la chevalerie française, irritée contre cette piétaille qui n’avançait pas assez vite, avait chargé à travers sa propre infanterie, la bousculant, la renversant, la foulant aux fers des chevaux, pour aller se faire mettre en pièces sous les tirs croisés des archers anglais.

— Ils ont dit, pour expliquer leur défaite, que c’étaient les traits à poudre, fournis aux Anglais par l’Italie, qui avaient semé le désordre et l’effroi dans leurs rangs, à cause du fracas. Mais non, Guidarelli, ce ne sont pas les traits à poudre ; c’est leur stupidité.

Ah ! On ne pouvait nier qu’il se fût accompli là de beaux faits d’armes. Par exemple, on avait vu Jean de Bohême, devenu aveugle vers la cinquantaine, exiger de se faire conduire quand même au combat, son destrier lié à droite et à gauche aux montures de deux de ses chevaliers ; et le roi aveugle s’était enfoncé dans la mêlée, brandissant sa masse d’armes pour l’abattre sur qui ? Sur la tête des deux malheureux qui l’encadraient. On l’avait retrouvé mort, toujours lié à ses deux compagnons assommés, parfait symbole de cette caste chevaleresque, enfermée dans la nuit de ses heaumes, qui, méprisant le peuple, se détruisait elle-même comme à plaisir.

Au soir de Crécy, Philippe VI errait dans la campagne, n’ayant plus que six hommes avec lui, et allait frapper à la porte d’un petit manoir en gémissant :

Перейти на страницу:

Поиск

Похожие книги