Maître Tesson voudrait bien pouvoir s’accuser d’un lapsus ; mais le texte est là, sous les yeux, portant clairement treize cent vingt-deux. Et l’on va demander à revoir la pièce. Comment cela a-t-il pu se produire ? Ah ! Monseigneur Robert va être d’une humeur ! Et lui-même, Tesson, dans quelle affaire s’est-il laissé engager. Au Châtelet… c’est au Châtelet que tout cela va finir !

Il fait ce qu’il peut pour réparer le désastre ; il bredouille :

— Il y a un vice d’écriture… Mais oui, bien sûr, c’est treize cent et deux qu’il faut lire…

Et prestement, il trempe sa plume dans l’encre, rature, biffe quelques lettres, rétablit la date correcte.

— Est-ce bien à vous de corriger ainsi ? lui dit le chevalier de Hangest d’un ton un peu choqué.

— Mais oui, messire, dit le notaire ; il y a deux points marqués sous le mot, et c’est l’habitude des notaires de corriger les mots mal écrits sous lesquels des points sont mis…

— Cela est vrai, confirme l’archidiacre d’Avranches.

Mais l’incident a détruit toute la belle impression produite par la lecture.

Robert appelle un écuyer, lui commande à l’oreille de faire hâter le repas, et puis s’efforce de ranimer la conversation :

— En somme, maître Tesson, pour vous la lettre est bonne ?

— Certes, Monseigneur, certes, s’empresse de répondre Tesson.

— Et pour vous aussi, messire l’archidiacre ?

— Je la pense bonne.

— Peut-être, dit le sire de Brécy d’une voix amicale, devriez-vous la faire comparer avec d’autres lettres du feu comte d’Artois, de la même année…

— Et le moyen, mon bon, répond Robert, le moyen de comparer quand ma tante Mahaut tient tout en ses registres ! Je crois la pièce bonne. On n’invente pas pareilles choses ! Moi-même je n’en savais pas tant, et particulièrement que Mahaut eût renoncé.

À ce moment une sonnerie de trompes résonne dans la cour. Robert frappe dans ses mains.

— On corne l’eau, Messeigneurs ! Passons à nous laver les mains, et allons dîner.

Il écumait en arpentant la chambre de la comtesse son épouse, et le plancher tremblait sous son pas.

— Et vous l’avez lue ! Et Tesson l’a lue ! Et la Divion l’a lue ! Et personne, personne de vous n’a été capable de voir ce malheureux vingt-deux qui risque de faire crouler tout notre édifice !

— Mais vous-même, mon ami, répond calmement Jeanne de Beaumont, vous avez lu et relu cette lettre, et vous en étiez fort satisfait il me semble.

— Eh oui ! je l’ai lue, et moi non plus je n’ai pas vu ce vice ! Lire des yeux et lire de voix, ce n’est pas la même chose. Et pouvais-je penser qu’on allait commettre pareille sottise ! Il a fallu que cet âne de notaire… Et l’autre âne qui a écrit la lettre… comment s’appelle-t-il celui-là ? Rossignol ?… Cela se prétend capable de rédiger une pièce, cela vous extrait plus d’argent qu’il n’en faut pour bâtir, et ce n’est même pas capable de tracer la bonne date ! Je vais le faire saisir ce Rossignol, pour qu’on le fouette jusqu’au sang !

— Il vous faudra le faire prendre à Saint-Jacques, mon ami, où il est en pèlerinage avec vos deniers.

— À son retour, alors !

— Ne craignez-vous pas qu’il parle un peu trop haut pendant qu’on le fouettera ?

Robert haussa les épaules.

— Heureux encore que la chose se soit passée ici, et non en lecture devant le Parlement ! Il vous faudra veiller davantage, ma mie, pour les autres pièces, à ce que de telles erreurs ne se commettent plus.

Madame de Beaumont trouvait injuste que la colère de son époux se tournât contre elle. Elle déplorait l’erreur tout autant que lui, s’en attristait également, mais après tout le mal qu’elle s’était donné, après s’être écorché les mains à couper la cire de tant de sceaux, elle estimait que Robert eût pu se contenir et ne pas la traiter en coupable.

— Après tout, Robert, pourquoi vous acharnez-vous tant à ce procès ? Pourquoi risquez-vous et me faites risquer, ainsi qu’à tant de personnes de votre entourage, d’être un jour convaincus de mensonge et de faux ?

— Ce ne sont pas des mensonges, ce ne sont pas des faux ! hurla Robert. C’est le vrai que je veux faire éclater aux yeux de tous, alors qu’on s’est obstiné à le cacher !

— Soit, c’est le vrai, dit-elle ; mais un vrai, avouez-le, qui a mauvaise apparence. Craignez, sous de tels habits, qu’on ne le reconnaisse pas ! Vous avez tout, mon ami ; vous êtes pair du royaume, frère du roi par moi qui suis sa sœur, et tout-puissant en son Conseil ; vos revenus sont larges, et ce que je vous ai apporté par dot et héritage fait votre fortune enviable par tous. Que ne laissez-vous l’Artois ! Ne pensez-vous pas que nous avons assez joué à un jeu qui peut nous coûter fort cher ?

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