Béatrice elle-même commençait à ressentir le poids des années. Sa jeunesse s’achevait. Trente-trois ans, c’est l’âge où toutes les femmes, même les plus perverses, contemplent les deux versants de leur vie, songent avec nostalgie aux saisons écoulées, et avec inquiétude aux saisons à venir. Béatrice était toujours belle et s’en assurait dans les yeux des hommes, ses miroirs préférés. Mais elle savait aussi qu’elle ne possédait plus absolument ce teint de fruit doré qui avait fait l’attrait de ses vingt ans ; l’œil très sombre, et qui ne laissait presque pas paraître de blanc entre les cils, était moins brillant au réveil ; la hanche s’alourdissait un peu. C’était maintenant que les jours ne se devaient point perdre.
Mais comment, avec cette Mahaut qui l’obligeait à coucher dans sa chambre, comment s’échapper pour rejoindre un amant de rencontre ou pour aller, à minuit, en quelque maison secrète, assister à une messe vaine et trouver, dans les pratiques du sabbat, les épices du plaisir ?
— Où es-tu à rêver ? lui cria brusquement la comtesse.
— Je ne suis pas à rêver, Madame… répondit-elle en ramenant sur Mahaut son regard coulant ; je songe seulement que vous pourriez avoir meilleure fille que moi pour vous servir… Je pense à me marier.
C’était là savante méchanceté dont l’effet se manifesta sans retard.
— Beau parti que tu feras ! s’écria Mahaut. Ah ! il sera bien pourvu, celui qui te prendra pour femme et qui pourra rechercher ton pucelage dans le lit de tous mes écuyers, avant que d’aller aussi y gagner ses cornes !
— À l’âge que j’ai, Madame, et où vous m’avez tenue fille pour vous servir… pucelage est plutôt malheur que vertu. C’est de toute façon chose plus commune que les maisons et les biens que j’apporterai à un mari.
— Si tu les gardes, ma fille ! Si tu les gardes ! Car ils ont été tondus sur mon dos !
Béatrice sourit, et son regard noir à nouveau se voila.
— Oh… Madame, dit-elle avec une extrême douceur, vous n’iriez point retirer vos bienfaits à qui vous a servie en choses si secrètes… et que nous avons accomplies ensemble ?
Mahaut la regarda avec haine.
Béatrice savait lui rappeler les cadavres royaux qui dormaient entre elles, les dragées du Hutin, le poison sur les lèvres du petit Jean Ier… et elle savait aussi comment la scène finirait, par une montée de sang au visage de la comtesse, par la bavette rouge marquée sur son cou bovin.
— Tu ne te marieras pas ! Tiens, tiens, vois le mal que tu me fais, à me tenir tête, et sois contente, dit Mahaut en se laissant choir sur un siège. Le sang me monte aux oreilles qui sont toutes sonnantes ; il va falloir encore me faire saigner.
— Ne serait-ce, Madame, de manger trop qui vous oblige à vous faire tirer tant de sang ?
— Je mangerai ce qui me plaît, hurla Mahaut, et quand il me plaît ! Je n’ai pas besoin d’une ignorante comme toi pour décider ce qui m’est bon. Va me chercher du fromage anglais ! Et du vin ! Et ne tarde pas !
Il ne restait plus de fromage anglais aux resserres ; le dernier arrivage était épuisé.
— Qui l’a mangé ? On me vole ! Alors qu’on m’apporte un pâté en croûte !
« Eh oui ! c’est cela. Bourre-toi, et crève ! » pensait Béatrice en déposant le plateau.
Mahaut saisit une large tranche, à pleine main, et y mordit. Mais le craquement qu’elle entendit, et qui lui résonna dans le crâne, n’était pas seulement celui de la croûte ; elle venait de se casser une dent, une de plus.
Ses yeux, gris et injectés, s’élargirent un peu. Elle demeura immobile quelques instants, la tranche de pâté d’une main, un verre de vin dans l’autre, et la bouche ouverte avec une incisive, rompue au collet, qui s’était mise horizontale, contre la lèvre. Elle posa le verre, détacha sans peine la partie brisée de la dent. Elle mesurait de la langue la place vide sous la gencive, et tâtait la surface râpeuse, blessante de la racine. En même temps, elle contemplait entre ses gros doigts le petit morceau d’ivoire jauni, noir à la brisure, ce fragment d’elle-même qui l’abandonnait.
Mahaut releva les yeux parce que Béatrice, devant elle, était en train de pouffer. Les bras croisés sur la taille, les épaules agitées, la demoiselle de parage ne pouvait plus contenir son fou rire. Avant qu’elle ait eu le temps de reculer, Mahaut fut sur elle et la gifla à la volée, par deux fois. Le rire de Béatrice s’arrêta net ; derrière les longs cils, les prunelles noires étincelèrent d’un éclat méchant, puis s’éteignirent aussitôt.
Ce soir-là, quand Béatrice aida la comtesse à se dévêtir, il semblait que la paix fût rétablie entre elles. Mahaut, revenue à son obsession, expliquait à Béatrice :
— Comprends-tu pourquoi je tenais tant à ce qu’on questionnât ces deux femmes ? Je suis certaine que la Divion aide Robert à fabriquer de fausses pièces, et je voudrais qu’on le prît la main dans le sac.
Elle suçait machinalement son chicot que le barbier avait limé.
Béatrice, depuis la double gifle, mûrissait un projet.
— Puis-je, Madame… vous proposer un conseil ? Accepteriez-vous de l’ouïr ?