— Je souhaite, dit Mahaut, qu’il n’en ait pas trouvé parmi les gens qui me touchent de près… Mais c’est déjà me trahir que de mal me servir, et je suis trahie de toutes parts. Ah ! depuis la mort de Thierry, on dirait que vous n’avez plus de cœur pour moi. Des ingrats ! Je vous ai tous couverts de mes bienfaits ; depuis quinze ans je te traite comme ma propre fille…
Béatrice d’Hirson abaissa ses longs cils noirs et regarda vaguement le dallage. Son visage ambré, lisse, aux lèvres bien ourlées, ne trahissait aucun sentiment, ni humilité, ni révolte, simplement une certaine fausseté par cet abaissement des cils extraordinairement longs derrière lesquels s’abritait le regard.
— … Ton oncle Denis, dont j’ai fait mon trésorier pour complaire à Thierry, me gruge et me dérobe ! Où sont les comptes des cerises de mon verger qu’il a vendues cet été sur le marché de Paris ? Un jour viendra où j’exigerai contrôle de ses registres ! Vous avez tout, terres, maisons, châteaux achetés avec les profits que vous faites sur moi ! Ton oncle Pierre, un niais, que je nomme bailli, pensant que d’être si sot au moins il me sera fidèle, le voilà qui n’est plus même capable de tenir closes les portes de mes prisons ! On en sort comme on veut, comme d’une auberge ou d’un bordeau !
— Mon oncle pouvait-il refuser, Madame… devant le cachet du roi ?
— Et les quatre jours qu’elles ont passés en geôle, qu’ont-elles dit ces servantes de mauvaise putain ? Les a-t-on fait parler ? Ton oncle les a-t-il soumises à la question ?
— Mais, Madame, dit Béatrice toujours de la même voix lente, il ne le pouvait sans ordre de justice. Voyez ce qui est advenu à votre bailli de Béthune…
D’un geste de sa grande main tavelée, Mahaut balaya l’argument.
— Non, vous ne me servez plus avec cœur, dit-elle, ou plutôt vous m’avez toujours mal servie !
Mahaut vieillissait. L’âge marquait son corps de géante ; un rude duvet blanc croissait sur ses joues qui s’empourpraient au moindre mécontentement ; la montée du sang lui découpait alors comme une bavette rouge sur la gorge. Au cours de l’année précédente elle avait connu plusieurs graves altérations de santé. Cette période lui était funeste, de toutes les manières.
Depuis son parjure d’Amiens et la constitution de la commission d’enquête, son caractère s’aigrissait, jusqu’à devenir odieux. De plus, son esprit se fatiguait, elle mettait un peu toutes choses sur le même plan. La grêle avait-elle gâté les roses qu’elle faisait cultiver par milliers dans ses jardins, ou bien quelque accident était-il survenu aux machines hydrauliques qui alimentaient les cascades artificielles de son château d’Hesdin ? Sa colère s’abattait, comme tempête, sur les jardiniers, sur les ingénieurs, sur les écuyers, sur Béatrice.
— Et ces peintures, faites il n’y a pas dix ans ! criait-elle en montrant les fresques de la galerie de Conflans… Quarante-huit livres parisis, je les ai payées à cet imagier que ton oncle Denis avait fait venir de Bruxelles, et qui m’avait bien garanti qu’il emploierait les couleurs les plus fines[13] ! Pas même dix ans, et regarde donc ! L’argent des heaumes se ternit déjà et le bas de l’image est tout écaillé. Est-ce là bon travail honnête, je te le demande ?
Béatrice s’ennuyait. La suite de Mahaut était nombreuse, mais composée seulement de gens âgés. Mahaut se tenait à présent assez éloignée de la cour de France qui était toute soumise à l’influence de Robert. Là-bas, à Paris, à Saint-Germain, autour du roi trouvé, c’étaient sans cesse joutes, tournois et fêtes, pour l’anniversaire de la reine, pour le départ du roi de Bohême, ou même sans raison, simplement pour se donner plaisirs. Mahaut n’y allait guère ou ne faisait que de brèves apparitions quand son rang de pair du royaume l’y obligeait. Elle n’était plus d’âge à danser caroles ni d’humeur à regarder les autres se divertir, surtout dans une cour où on la traitait si mal. Elle ne prenait même plus d’agrément à séjourner à Paris, en son hôtel de la rue Mauconseil ; elle vivait retraite entre les hauts murs de Conflans, ou bien à Hesdin qu’elle avait dû remettre en état après les dévastations exercées par Robert en 1316.
Tyrannique depuis qu’elle n’avait plus d’amant – le dernier avait été l’évêque Thierry d’Hirson qui se partageait entre elle et la Divion, d’où la haine que Mahaut vouait à cette femme – et redoutant d’être saisie de malaises nocturnes, elle obligeait Béatrice à dormir au bout de sa chambre où stagnaient des odeurs accumulées de vieillesse, de pharmacie et de mangeaille. Car Mahaut dévorait toujours autant, à toute heure saisie des mêmes fringales monstrueuses ; les tentures, les tapis sentaient le civet, la venaison, le brouet à l’ail. De fréquentes indigestions l’obligeaient à appeler mires, physiciens, barbiers et apothicaires ; les potions et bouillons d’herbes succédaient aux viandes marinées. Ah ! où était le bon temps où Béatrice aidait Mahaut à empoisonner les rois !