— Ma mie, vous raisonnez bien mal et je m’étonne de vous entendre, vous si sage d’ordinaire, parler de la sorte. Je suis premier baron de France, mais un baron sans terre. Mon petit comté de Beaumont, qui ne m’a été donné qu’en compensation, est domaine de la couronne : je ne l’exploite pas, on m’en sert les revenus. On m’a élevé à la pairie, vous venez de le dire vous-même, parce que le roi est votre frère ; or, Dieu puisse nous le garder longtemps, mais un roi n’est pas éternel. Nous en avons vu suffisamment passer ! Que Philippe vienne à mourir, est-ce moi qui aurai la régence ? Que sa mâle boiteuse d’épouse, qui me hait et qui vous hait, s’appuie sur la Bourgogne pour régenter, serai-je aussi puissant, et le Trésor me paiera-t-il toujours mes revenus ? Je n’ai point d’administration, je n’ai point de justice, je n’ai pas vraiment de grands vassaux, je ne peux point tirer de ma terre des hommes à moi qui me doivent toute obéissance et que je puisse placer aux emplois. Qui nantit-on des charges aujourd’hui ? Des gens venus de Valois, d’Anjou, du Maine, des apanages et fiefs du bon Charles, votre père. Où puisé-je mes propres serviteurs ? Parmi ceux-là. Je vous le répète, je n’ai rien. Je ne puis lever de bannières assez nombreuses qui fassent trembler devant moi. La puissance vraie ne se compte qu’au nombre de châtellenies qu’on commande et dont on peut tirer des hommes de guerre. Ma fortune ne repose que sur moi, sur mes bras, sur la place que j’occupe au Conseil ; mon crédit n’est fondé que sur la faveur, et la faveur ne tient que ce que Dieu le veut. Nous avons des fils ; eh bien ! Pensez à eux, ma mie, et comme il n’est pas bien sûr qu’ils aient hérité ma cervelle, je voudrais bien leur laisser la couronne d’Artois… qui est leur lot par juste héritage !

Il n’en avait jamais dit aussi long sur ses pensées profondes, et la comtesse de Beaumont, oubliant ses griefs du moment précédent, voyait son mari lui apparaître sous un jour nouveau, non plus seulement comme le colosse rusé dont les intrigues l’amusaient, le mauvais sujet capable de toutes les coquineries, le trousseur de toutes les filles qu’elles fussent nobles, bourgeoises ou servantes, mais comme un vrai grand seigneur, raisonnant les lois de sa condition. Charles de Valois, lorsque autrefois il courait après un royaume ou une couronne d’empereur, et cherchait pour ses filles des alliances souveraines, justifiait ses actes par de semblables soucis.

À ce moment un écuyer frappa à la porte : la dame de Divion demandait à parler au comte, de toute urgence.

— Que me veut-elle encore, celle-là ? Elle ne craint donc pas que je l’écrase ? Faites-la venir.

La Divion apparut, hagarde, porteuse d’une très mauvaise nouvelle. Ses deux mesquines en Artois, Marie la Blanche et Marie la Noire, celles qui l’avaient aidée à acheter plusieurs des sceaux de la fausse lettre, se trouvaient en prison, appréhendée par les sergents de la comtesse Mahaut.

<p><strong>V</strong></p><p><strong>MAHAUT ET BÉATRICE</strong></p>

— Que le diable vous fasse sécher les entrailles à tous, mauvaises gens que vous êtes ! criait la comtesse Mahaut. Comment ? je fais saisir ces deux femmes, par lesquelles on pouvait tout savoir, et pas plus tôt elles sont prises, voici qu’on les relâche ?

La comtesse Mahaut, en son château de Conflans sur la Seine, près de Vincennes, venait d’apprendre, quelques minutes plus tôt, que les deux servantes de la Divion, arrêtées sur son ordre par le bailli d’Arras, avaient été libérées. Sa colère était grande et « les mauvaises gens » auxquels ses malédictions s’adressaient n’étaient représentés pour l’heure que par la seule Béatrice d’Hirson, sa demoiselle de parage, sur laquelle elle déchargeait sa fureur. Le bailli d’Arras était un oncle de Béatrice, un frère cadet de feu l’évêque Thierry.

— Ces mesquines, Madame… n’ont été relâchées que sur un ordre du roi, présenté par deux sergents d’armes, répondit calmement Béatrice.

— Allons donc ! Le roi se moque bien de deux servantes qui tiennent cuisine dans un faubourg d’Arras ! Elles ont été relâchées sur l’ordre de mon Robert qui a couru chez le roi pour obtenir leur élargissement. A-t-on seulement pris le nom des sergents ? S’est-on assuré qu’ils étaient bien des officiers royaux ?

— Ils se nomment Maciot l’Allemant et Jean Le Servoisier, Madame… répondit Béatrice avec la même calme lenteur.

— Deux sergents d’armes de Robert ! Je connais ce Maciot l’Allemant ; il est de ceux que mon gueux de neveu emploie à tous ses méchants coups. Et d’abord, comment Robert a-t-il été averti que les servantes de la Divion avaient été prises ? demanda Mahaut en jetant sur sa dame de parage un regard chargé de soupçon.

— Monseigneur Robert a gardé beaucoup d’intelligences en Artois… vous ne l’ignorez pas, Madame.

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