Ainsi mourut, avant d’avoir trente ans, le comte Edmond de Kent, prince plein de grâce et de naïveté.
Et un voleur de ciboire fut rendu à sa famille.
Quand le jeune roi Édouard III revint d’avoir ouï une longue dispute en latin sur les doctrines de maître Occam, on lui apprit que son oncle avait été décapité.
— Sans mon ordre ? dit-il.
Il fit appeler Lord Montaigu qui ne le quittait guère depuis l’hommage d’Amiens, et dont il avait pu à diverses reprises constater la loyauté.
— My Lord, lui demanda-t-il, vous étiez au Parlement ce jour. J’aimerais savoir la vérité…
II
LA HACHE DE NOTTINGHAM
Le crime d’État a toujours besoin d’être couvert par une apparence de légalité.
La source de la loi est dans le souverain, et la souveraineté appartient au peuple qui exerce celle-ci soit par le truchement d’une représentation élue, soit par une délégation héréditairement faite à un monarque, et parfois selon les deux manières ensemble comme c’était le cas déjà pour l’Angleterre.
Tout acte légal en ce pays devait donc comporter le consentement conjoint du monarque et du peuple, que ce consentement fût tacite ou exprimé.
L’exécution du comte de Kent avait légalité de forme puisque les pouvoirs royaux étaient exercés par le Conseil de régence, et qu’en l’absence du comte de Lancastre, tuteur du souverain, la signature revenait à la reine mère ; mais cette exécution n’avait ni le consentement véritable d’un Parlement siégeant sous la contrainte, ni l’adhésion du roi tenu dans l’ignorance d’un ordre donné en son nom ; un tel acte ne pouvait être que funeste à ses auteurs.
Édouard III marqua sa réprobation autant qu’il le put en exigeant qu’on fît à son oncle Kent des funérailles princières. Comme il ne s’agissait plus que d’un cadavre Mortimer accepta de déférer aux désirs du jeune roi. Mais Édouard ne pardonnerait jamais à Mortimer d’avoir disposé à son insu, une fois de plus, de la vie d’un membre de sa famille ; il ne lui pardonnerait pas non plus l’évanouissement de Madame Philippa à l’annonce brutale de l’exécution de l’oncle Kent. Or la jeune reine était enceinte de six mois et l’on aurait pu en user envers elle avec ménagements. Édouard en fit reproche à sa mère, et, comme cette dernière répliquait avec irritation que Madame Philippa montrait trop de sensibilité pour les ennemis du royaume et qu’il fallait avoir l’âme forte si l’on avait choisi d’être reine, Édouard lui répondit :
— Toute femme, Madame, n’a pas le cœur aussi pierreux que vous.
L’incident, pour Madame Philippa, n’eut pas de conséquence et, vers la mi-juin, elle accoucha d’un fils.[17] Édouard III en éprouva la joie simple, profonde et grave, qui est celle de tout homme au premier enfant que lui donne la femme qu’il aime et dont il est aimé. Du même coup, il se sentait, comme roi, brusquement mûri. Sa succession était assurée. Le sentiment de la dynastie, de sa propre place entre ses ancêtres et sa descendance, celle-ci toute fragile encore mais déjà présente dans un berceau mousseux, occupait ses méditations et lui rendait de moins en moins supportable l’incapacité juridique dans laquelle on le maintenait.
Toutefois, il était assailli de scrupules ; rien ne sert de renverser une coterie dirigeante si l’on n’a pas de meilleurs hommes pour la remplacer ni de meilleurs principes à appliquer.
« Saurai-je vraiment régner, et suis-je assez formé pour cela ? » se demandait-il souvent.
Son esprit demeurait marqué par le détestable exemple qu’avait fourni son père, entièrement gouverné par les Despensers, et l’exemple aussi détestable qu’offrait sa mère sous la domination de Roger Mortimer.
Son inaction forcée lui permettait d’observer et de réfléchir. Rien ne se pouvait faire au royaume sans le Parlement, sans son accord spontané ou obtenu. L’importance prise ces dernières années par cette assemblée de consultation, réunie de plus en plus fréquemment, en tous lieux et à tous propos, était la conséquence de la mauvaise administration, des expéditions militaires mal conduites, des désordres dans la famille royale et de l’état de constante hostilité entre le pouvoir central et la coalition des grands féodaux.
Il fallait faire cesser ces déplacements ruineux où Lords et Communes devaient courir à Winchester, à Salisbury, à York, et tenir des sessions qui n’avaient d’autre objet que de permettre à Lord Mortimer de faire sentir sa férule au royaume.