« Quand je serai vraiment roi, le Parlement siégera à dates régulières, et à Londres autant que se pourra… L’armée ?… L’armée n’est point présentement l’armée du roi ; ce sont des armées de barons qui n’obéissent que selon leur gré. Il faudrait une armée recrutée pour le service du royaume, et commandée par des chefs qui ne tiennent leur pouvoir que du roi… La justice ?… La justice demande d’être concentrée dans la main souveraine qui doit s’efforcer de la faire égale pour tous. Au royaume de France, quoi qu’on dise, l’ordre est plus grand. Il faut aussi donner des ouvertures au commerce dont on se plaint qu’il soit ralenti par les taxes et interdictions sur les cuirs et les laines qui sont notre richesse. »

C’étaient là des idées qui pouvaient paraître fort simples mais cessaient de l’être du fait qu’elles logeaient dans une tête royale, des idées quasi révolutionnaires, en un temps d’anarchie, d’arbitraire et de cruauté comme rarement nation en connut.

Le jeune souverain brimé rejoignait ainsi les aspirations de son peuple opprimé. Il ne s’ouvrait de ses intentions qu’à peu de personnes, à son épouse Philippa, à Guillaume de Mauny, l’écuyer qu’elle avait amené de Hainaut avec elle, à Lord Montaigu surtout, qui lui traduisait le sentiment des jeunes Lords.

C’est souvent à vingt ans qu’un homme formule les quelques principes qu’il mettra toute une vie à appliquer. Édouard III avait une qualité majeure pour un homme de pouvoir : il était sans passions et sans vices. Il avait eu la chance d’épouser une princesse qu’il aimait ; il avait la chance de continuer à l’aimer. Il possédait cette forme suprême de l’orgueil qui consistait à tenir pour naturelle sa position de roi. Il exigeait le respect de sa personne et de sa fonction ; il méprisait la servilité parce qu’elle exclut la franchise. Il détestait la pompe inutile, parce qu’elle insulte à la misère et qu’elle est le contraire de la réelle majesté.

Les gens qui avaient séjourné autrefois à la cour de France disaient qu’il ressemblait par beaucoup de traits au roi Philippe le Bel ; on lui trouvait même forme et même pâleur de visage, même froideur des yeux bleus quand parfois il relevait ses longs cils.

Édouard était plus communicatif et enthousiaste, certes, que son grand-père maternel. Mais ceux qui parlaient ainsi n’avaient connu le Roi de fer qu’en ses dernières années, à la fin d’un long règne ; nul ne se rappelait ce qu’avait été Philippe le Bel à vingt ans. Le sang de France, en Édouard III, l’avait emporté sur celui des Plantagenets, et il semblait que le vrai Capétien fût sur le trône d’Angleterre.

En octobre de cette même année 1330, le Parlement fut à nouveau convoqué, à Nottingham cette fois, dans le nord du royaume. La réunion menaçait d’être houleuse ; la plupart des Lords gardaient rancune à Mortimer de l’exécution du comte de Kent, dont leur conscience demeurait alourdie.

Le comte de Lancastre au Tors-Col, qu’on appelait maintenant le vieux Lancastre parce qu’il avait réussi le prodige de conserver sur les épaules, jusqu’à cinquante ans, sa grosse tête penchée, Lancastre, courageux et sage, était enfin de retour. Atteint d’une maladie des yeux qui, depuis longtemps menaçante, s’était brusquement aggravée jusqu’à la demi-cécité, il lui fallait faire guider ses pas par un écuyer ; mais cette infirmité même le rendait encore plus respectable, et l’on sollicitait ses avis avec davantage de déférence.

Les Communes s’inquiétaient des nouveaux subsides qu’on allait leur demander de consentir et des nouvelles taxes sur les laines. Où donc passait l’argent ?

Les trente mille livres du tribut d’Ecosse, à quel usage Mortimer les avait-il employées ? Était-ce pour son profit ou celui du royaume qu’on avait mené cette dure campagne, trois ans plus tôt ? Et pourquoi avoir gratifié le triste baron Maltravers, outre sa charge de sénéchal, d’une somme de mille livres pour salaire de la garde du feu roi, autrement dit du meurtre ? Car tout se sait, ou finit par se savoir, et les comptes du Trésor ne peuvent rester éternellement secrets. Voilà donc à quoi servait le revenu des taxes ! Et Ogle et Gournay, les assesseurs de Maltravers, et Daverill, le gouverneur de Corfe, en avaient reçu autant.

Mortimer qui, sur la route de Nottingham, s’avançait en un tel train de splendeur que le jeune roi lui-même semblait faire partie de sa suite, Mortimer n’était plus soutenu réellement que par une centaine de partisans qui lui devaient toute leur fortune, n’étaient puissants que de le servir, et risquaient la disgrâce, le bannissement ou la potence, si lui-même venait à tomber.

Il se croyait obéi parce qu’un réseau d’espions, jusqu’auprès du roi en la personne de John Wynyard, l’informait de toutes les paroles prononcées et faisait hésiter les conjurations. Il se croyait puissant parce que ses troupes imposaient la crainte aux Lords et aux Communes. Mais les troupes peuvent marcher à d’autres ordres, et les espions trahir.

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