— Et vous dites, frère Dienhead, l’avoir véritablement vu, de vos yeux ? demanda Kent en se retournant.
Thomas Dienhead regarda de nouveau autour de lui, comme un bon conspirateur, et répondit à voix basse :
— C’est le prieur de notre ordre qui m’a envoyé là-bas ; j’ai gagné la confiance du chapelain qui, pour me permettre l’entrée, m’a obligé de revêtir des habits laïques. Tout un jour je suis resté caché dans un petit bâtiment, à gauche du corps de garde ; au soir on m’a fait pénétrer dans la grand-salle, et là j’ai bien vu le roi attablé, entouré d’un service d’honneur.
— Lui avez-vous parlé ?
— On ne m’a pas laissé l’approcher, dit le frère ; mais le chapelain me l’a montré, de derrière un pilier, et il m’a dit : « C’est lui. »
Kent demeura un moment silencieux, puis demanda :
— Si j’ai besoin de vous, puis-je vous faire quérir au couvent des Frères Prêcheurs ?
— Non point, my Lord, car mon prieur m’a conseillé de ne pas demeurer au couvent, pour le moment.
Et il donna son adresse, dans Londres, chez un clerc du quartier Saint-Paul.
Kent ouvrit son aumônière et lui tendit trois pièces d’or. Le frère refusa ; il n’avait le droit d’accepter aucun présent.
— Pour les aumônes de votre ordre, dit le comte de Kent.
Alors le frère Dienhead sortit une main de ses manches, s’inclina très bas, et se retira.
Le jour même, Edmond de Kent décidait d’avertir les deux principaux prélats naguère affiliés à la conjuration manquée, Graveson, l’évêque de Londres, et l’archevêque d’York, William de Melton, celui-là même qui avait marié Édouard III et Philippa de Hainaut.
« On m’affirme par deux fois et de sources qui paraissent sûres… » leur écrivait-il.
Les réponses ne se firent pas attendre. Graveson garantissait son appui au comte de Kent en toute action que celui-ci voudrait mener ; quant à l’archevêque d’York, primat d’Angleterre, il envoya son propre chapelain, Allyn, porter promesse de fournir cinq cents hommes d’armes, et même davantage s’il était nécessaire, pour la délivrance de l’ancien roi.
Kent prit alors d’autres contacts, avec Lord de la Zouche notamment, et avec plusieurs seigneurs, tels que Lord Beaumont et sir Thomas Rosslyn, qui s’étaient réfugiés à Paris afin de se soustraire à la vindicte de Mortimer. Car il y avait de nouveau, en France, un parti d’émigrés.
Ce qui emporta tout fut une communication personnelle et secrète du pape Jean XXII au comte de Kent. Le Saint-Père, ayant appris lui aussi que le roi Édouard II était toujours vivant, recommandait au comte de Kent d’agir pour sa délivrance, absolvant d’avance ceux qui participeraient à l’entreprise «
Or ce n’était pas là un message oral, mais une lettre en latin où un éminent prélat du Saint-Siège, dont la signature était assez mal déchiffrable, rapportait fidèlement les paroles prononcées par Jean XXII dans un entretien à ce sujet. La lettre avait été acheminée par un membre de la suite du chancelier Burghersh, évêque de Lincoln, qui venait de rentrer d’Avignon où il était allé négocier, lui aussi, l’hypothétique mariage de la sœur d’Édouard III à l’héritier de France.
Edmond de Kent, fort ému, résolut alors d’aller vérifier sur place toutes ces informations si concordantes, et d’étudier les possibilités d’une évasion.
Il fit chercher le frère Dienhead à l’adresse que celui-ci avait donnée et, avec une escorte réduite mais sûre, il partit pour le Dorset. On était en février.
Arrivé à Corfe, par un jour de mauvais temps où les bourrasques salées balayaient la presqu’île désolée, Kent fit mander le gouverneur de la forteresse, sir John Daverill. Celui-ci vint se présenter au comte de Kent, dans l’unique auberge de Corfe, devant l’église de Saint-Édouard-le-Martyr, le roi assassiné de la dynastie saxonne.
De haute taille, étroit d’épaules, le front plissé et la lèvre méprisante, avec une sorte de regret dans la civilité ainsi qu’il convient à un homme de devoir, John Daverill s’excusa de ne pouvoir recevoir le noble Lord au château. Il avait des ordres absolus.
— Le roi Édouard II est-il vivant ou mort ? lui demanda Edmond de Kent.
— Je ne puis vous le dire.
— C’est mon frère ! Est-ce lui que vous gardez ?
— Je ne suis pas autorisé à parler. Un prisonnier m’a été confié ; je ne dois révéler ni son nom ni son rang.
— Pourriez-vous me laisser entrevoir ce prisonnier ?
John Daverill fit non de la tête. Un mur, un roc, ce gouverneur, aussi impénétrable que l’énorme donjon sinistre défendu par trois vastes enceintes et qui se dressait sur le haut de la colline, au-dessus du petit village aux toits de pierres plates. Ah ! Mortimer choisissait bien ses serviteurs !
Mais il y a des manières de nier qui sont comme des affirmations. Daverill eût-il fait tel mystère, eût-il montré pareille inflexibilité, si ce n’avait pas été l’ancien roi, précisément, qu’il gardait ?